La vieille ville de Hébron/Al-Khalil : Un patrimoine millénaire au cœur de multiples tensions

La vieille ville de Hébron/Al-Khalil : Un patrimoine millénaire au cœur de multiples tensions

13/11/2020 par Kawsar Laanani

Hébron/Al-Khalil est une des villes les plus importantes de Cisjordanie, située à environ 30km au sud de Jérusalem. Marquée par les affrontements entre palestiniens et israéliens, sa vieille ville est une des plus anciennes cités encore habitée au monde avec des traces archéologiques remontant à 3000 ans av. J.C. Construite autour de la mosquée Al-Ibrahim/Tombeau des Patriarches, la Vieille ville se développe  et rayonne à travers son commerce et sa portée religieuse exceptionnelle. Aujourd’hui tiraillée entre histoire, religion et politique, Hébron/Al-Khalil nous rappelle le rôle central du patrimoine comme enjeu mémoriel, identitaire et communautaire.

Située au croisement des routes de caravanes entre le Sinaï, l’est de la Jordanie et le nord de la péninsule arabique, la ville prospère grâce à ses arts créatifs, sa poterie, ses vignes et son soufflage de verre

Un héritage pluriculturel et une architecture mamelouke prononcée

L’histoire d’Hébron/Al-Khalil est marquée par une présence humaine remontant à plusieurs millénaires. Une série de fouilles archéologiques a permis d’identifier son existence à partir de l’ère Chalcolithique (4000 av. J.C) jusqu’à l’ère Omeyyade (661 à 750 ap. J.C). Les fouilles ont notamment révélé la présence de multiples pressoirs indiquant une importante culture de la vigne durant l’Antiquité. Ancienne ville cananéenne, des vestiges tels que des vases à poterie, scarabées égyptiens et bijoux ont éclairé le mode de vie de cette communauté. 

La reconstruction de la vieille ville est marquée par l’utilisation d’une pierre calcaire locale durant la période mamelouke (1250-1517). La cité se construit alors principalement autour de la mosquée Al-Ibrahim/le tombeau des Patriarches à l’est et du quartier de Qaytoun au sud. A l’époque mamelouke, les quartiers (hara) sont découpés selon l’appartenance à une communauté ethnique, un groupe religieux, une profession ou un clan familial. La période ottomane (1517-1917) qui suit, permet l’extension de la ville et apporte quelques ajouts architecturaux, notamment la surélévation des habitations. 

Vieille Ville d’Hébron
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Située au croisement des routes de caravanes entre le Sinaï, l’est de la Jordanie et le nord de la péninsule arabique, la ville prospère grâce à ses arts créatifs, sa poterie, ses vignes et son soufflage de verre. Hébron/Al-Khalil devient un centre commercial majeur et une destination principale pour les pèlerins, marchands, commerçants et voyageurs. Aujourd’hui, la ville est une des rares à avoir conservé son architecture et chacun de ses bâtiments témoigne de sa riche histoire.

Hébron/Al-Khalil, ville d’Abraham

Il est impossible d’évoquer Hébron/Al-Khalil sans souligner le lien étroit qui l’unit à la religion, en commençant par son nom, qui signifie « l’ami de Dieu » en référence à Abraham tant en hébreu qu’en arabe.  Le monument principale de la vieille ville, la mosquée Al-Ibrahim/Tombeau des Patriarches est un site sacré pour les trois monothéismes que sont le judaïsme, le christianisme et l’islam. En effet, cet édifice abriterait les dépouilles des patriarches bibliques Abraham, Isaac et Jacob, celles de leurs épouses Sarah, Rebecca et Léa et pour finir celle de Joseph, fils de Jacob. L’édifice serait situé sur le site de Machpéla, un champ acheté par Abraham pour y enterrer son épouse Sarah, et connu sous le nom de grotte de Machpéla ou sanctuaire d’Ibrahim. 

Mosquée Al-Ibrahim/Tombeau des patriarches
« IMG_5822 » by rguha is licensed under CC BY-NC-ND 2.0

C’est au Ier siècle av. J.C qu’Hérode le Grand décide de construire une enceinte massive pour protéger la grotte des tombeaux, reconnaissant alors le caractère sacré du site. Le lieu est ensuite transformé en église par les Byzantins aux Ve et VIe siècles, puis en mosquée au VIIe siècle, début de la période islamique. La mosquée dédiée à Abraham devient un des sites majeurs de l’islam et attire de nombreux pèlerins et érudits musulmans. En 1099, les Croisés s’emparent de la ville et la renomment Castellum Saint Abraham puis construisent une église sur les ruines de la mosquée. Cependant, l’église est à nouveau transformée en mosquée lorsque Saladin reconquiert la ville en 1187. 

Sous le règne ayyoubide, une grande salle de prière couverte est construite et le lieu s’ouvre aux chrétiens et aux juifs. La période mamelouke qui suit, voit la mosquée Al-Ibrahim devenir une des plus importantes et une des plus riches de Palestine. Cet essor lui permet notamment de soutenir la construction de nombreux édifices religieux et séculiers au sein de la vieille ville. Aujourd’hui, l’édifice fait de pierres massives taillées dans du calcaire encadre toujours le site et comporte des structures reflétant diverses influences : fatimide, des Croisés, ayyoubide, mamelouke et ottomane.

Aujourd’hui, la situation de la Vieille ville est particulièrement préoccupante comme en témoignent les nombreuses alertes lancées par l’UNESCO. De nombreux travaux de constructions se poursuivent à proximité de la Vieille ville altérant ainsi l’authenticité et la Valeur universelle exceptionnelle du site. 

Un patrimoine en danger : entre controverses et tensions

D’importantes modifications de la Vieille ville ont eu lieu suite à différents affrontements militaires notamment en 1834 ou encore en raison de deux séismes en 1837 et en 1927. Des violences menaçant le site éclatent aussi en 1948, date marquant la fin de l’occupation britannique et la création de l’État d’Israël. En 1965, ce sont plusieurs maisons qui sont détruites à la suite de l’agrandissement de la place devant la mosquée, ordonnée par le ministre jordanien des Antiquités. L’ensemble de ces événements impacte la protection et l’état de la Vieille ville. 

A partir de 1967, l’occupation israélienne a pour conséquences des restrictions d’accès aux vestiges archéologiques et la destruction de bâtiments historiques à proximité de la mosquée Al-Ibrahim. De nombreux palestiniens quittent alors la Vieille ville où s’installent plusieurs colonies israéliennes. En 1997, à la suite des accords d’Oslo, le protocole d’Hébron signé entre Israël et l’Autorité Palestinienne convient de la division de la ville en deux secteurs (H1 et H2). Le secteur H2, où se trouve l’intégralité de la Vieille ville, est sous contrôle israélien. La ville devient alors le théâtre de nombreux affrontements et de tensions religieuses et politiques. Le site emblématique de la mosquée Al-Ibrahim/le Tombeau des Patriarches est lui aussi coupé en deux parties distinctes avec accès limité depuis 1994. 

En juillet 2017, la Vieille ville d’Hébron/Al-Khalil obtient le label patrimoine mondial de l’UNESCO et patrimoine en péril. La Vieille ville devient également le premier centre urbain de Cisjordanie à être inscrit à l’UNESCO représentant ainsi un : « succès dans la bataille diplomatique mené par les palestiniens » selon le ministère palestinien des Affaires Étrangères. Cette inscription particulièrement controversée désignée comme « une autre décision délirante de l’UNESCO » par Benjamin Netanyahu entraînera d’importantes conséquences géopolitiques expliquant en partie les raisons du départ  d’Israël et des États-Unis de l’organisation culturelle. 

Ces vives tensions font écho à la place centrale du patrimoine dans les enjeux de constructions identitaires et mémorielles d’une communauté. La désignation et la protection d’un élément du patrimoine peuvent avoir une portée éminemment politique. Le patrimoine étant un outil puissant de cohésion nationale et de légitimation politique.

Aujourd’hui, la situation de la Vieille ville est particulièrement préoccupante comme en témoignent les nombreuses alertes lancées par l’UNESCO. De nombreux travaux de constructions se poursuivent à proximité de la Vieille ville altérant ainsi l’authenticité et la Valeur universelle exceptionnelle du site. 

Les revendications autour du site témoignent de l’importance considérable que représente Hébron/ Al-Khalil d’un point de vue tant symbolique que matériel. Au-delà de ces tensions, il est bon de rappeler que l’ensemble urbanistique constitue avant tout un témoignage unique d’un patrimoine millénaire qu’il convient de préserver. 


Pour aller plus loin :

https://whc.unesco.org/fr/list/1565/documents/

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