22/02/2023 par  Amel Aït-Hamouda

Naïf mais intelligent. Fou mais sage. Tel est le premier portrait de Nasreddin Hodja. Ses récits, sous forme de courts contes philosophiques transmis oralement, viennent d’entrer, ce jeudi 1er décembre, au patrimoine culturel immatériel de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO). 

Héritage commun en Azerbaïdjan, au Kazakhstan, au Kirghizstan, au Tadjikistan, en Türkiye, au Turkménistan et en Ouzbékistan, cette nouvelle inscription reconnaît les valeurs universelles du personnage ainsi que toutes les formes traditionnelles de la narration qui l’entourent.  

Sa sagesse circule dans plus de quarante langues, si bien que l’Unesco déclare l’année 1996 « année Nasreddin Hodja » et inscrit désormais la tradition du récit de ses anecdotes dans la nouvelle liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. 

Souvent dépeint sous les traits d’un homme âgé coiffé d’un turban épais et portant une longue barbe blanche ainsi qu’en compagnie de son fidèle ami l’âne, Nasreddin Hodja est célèbre dans l’ensemble du monde musulman turcophone, en Europe balkanique, en Asie centrale et en Afrique du Nord. 

Tantôt ouléma (théologien musulman), tantôt fou errant ; le folklore oriental relate que Nasreddin Hodja enseigne, depuis des siècles, la sagesse grâce à son humour et à sa folie. À l’image du nombre infini de ses aventures, la richesse de son iconographie est sans borne : Molla en Türkiye (« maître » ou « érudit »), Effendi ou Appendi (« Monsieur ») en Asie centrale et « Djoha » ou « Goha » au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

Aux origines ottomanes 

Nasreddin Hodja est un personnage semi-mythique entremêlant fiction et réalité inspiré par la personnalité d’un imam ottoman perspicace et aux paroles désopilantes. 

Bien que plusieurs pays revendiquent son origine, le récit le plus répandu relate que Nasreddin Hodja serait né en 1208 dans le village de Hortu près de Sivrihisar, dans la province d’Eskisehir, en Anatolie centrale. En 1237, il s’installe à Aksehir et y reste jusqu’à sa mort en 1284, comme en témoigne la présence de son mausolée. C’est pour cette raison qu’a lieu chaque année, du 5 au 10 juillet, le Festival international Nasreddin Hodja à Aksehir. L’événement qui s’étend sur six jours commémore l’esprit du maître au travers d’activités traditionnelles telles que la danse, la musique et des récitals. 

Cependant, la tradition arabe fait de Hodja un lettré ayant vécu à la cour du calife abbaside Haroun-al-Rachid (766-809). Le Hodja arabe, connu sous le nom de Djeha, est mentionné dans le livre de l’encyclopédiste Al-Jahiz (776-867), La parole de la mule. D’après le savant syrien Al-Dhahabi (1274-1348), son nom complet aurait été Abu al-Ghusn Dujayn al-Fizari qui aurait vécu sous les Omeyyades à Koufa, en Irak. D’autres versions rapportent que Nasreddin Hodja serait le vizir du grand émir de l’empire Timouride, Tamerlan (1336-1405). 

En ce qui concerne les premières histoires écrites de Hodja, elles remonteraient à 1571 dans un manuscrit qui aurait compilé quarante-trois contes. C’est d’ailleurs ce qu’affirme le chercheur turc, Nebi Özdemir.

Des aventures courtes, amusantes mais philosophiques

Nasreddin Hodja prodigue, à travers ses aventures rocambolesques, une profonde sagesse allant de la Chine de Confucius (551 av. J.-C.- 479 av. J.-C.) jusqu’à la tradition nord-africaine tout en passant par la civilisation indo-persane et traite de questions comme la vanité, la perfidie, la bravoure ou encore l’altruisme. Afin d’être plus en harmonie avec les couleurs locales de chaque région, le sage de l’Orient a connu quelques adaptations. 

Ses histoires en trois parties débutent par une scène de la vie quotidienne. Aussitôt, l’intrigue se transforme, le plus souvent en un conflit que l’on pense insurmontable avant qu’arrive enfin le dénouement heureux, improbable et amusant du fait de la ruse de Hodja. 

Si le sage-fou est le personnage principal, son âne fait aussi figure de protagoniste dans ses histoires. Son fidèle ami l’accompagne en toute circonstance. Et, tout comme son maître, l’animal fait preuve à la fois de bêtise et sagesse. Le mammifère domestique a aussi une particularité : il choisit continuellement la mauvaise direction. Donc, pour s’assurer de se diriger dans la bonne voie, Nasreddin le malin trouve une solution : chevaucher son âne en sens inverse.  

Un soir que Nasreddine revenait d’une journée de travail dans les champs avec des vêtements sales, il entend chanter : il y avait une fête dans les environs.

Or, la tradition veut que, quand il y a une fête, tout le monde peut y participer. Nasreddine pousse donc la porte de la maison et sent l’odeur du couscous de la cuisine. Mais ses vêtements sont tellement sales qu’on le chasse de la maison. Furieux, il court chez lui, décide de mettre son plus beau manteau et revient à la fête. Cette fois il est accueilli chaleureusement. 

Nasreddine se dirige alors vers le buffet, prend du couscous, de la sauce et du vin puis commence à les étaler sur son manteau, en disant : « Mange, mon manteau ! Bois, mon manteau ! »

Les autres lui demandent : « Mais… Qu’est-ce que tu fais Nasreddine ? Tu es devenu fou ? » Nasreddine se contente de répondre : « Pas du tout. Moi je ne suis pas invité. C’est mon manteau qui est invité. »

Histoire, Le manteau de Nasreddin Hodja (http://cm1falga.e-monsite.com/medias/files/hodja.pdf  )

Nasreddin Hodja au cinéma 

De la Chine à la Tunisie, de nombreuses œuvres cinématographiques et télévisuelles ont mis le philosophe à l’honneur. Les Histoires d’AfantiNasserdine à Boukhara mais aussi Goha prouvent l’éclat cinématographique de cet esprit inégalable. 

Produits entre 1979 et 1988, Les Histoires d’Afanti sont une série de films d’animation de quatorze épisodes réalisés dans les locaux du Studio d’animation de Shanghai. Les Histoires d’Afanti narrent les aventures d’Afanti, un musulman de la province du Xinjiang, en Chine.

Pour sa conception, le réalisateur chinois Qu Jian-fang (1935-2021) s’inspire des statuettes funéraires exhumées dans la province du Xinjiang. Tout comme Nasreddin Hodja, Afanti et son âne vivent des expériences abracadabrantesques. Toutefois, Afenti parait plus jeune et porte une barbe noire et plus courte. Pour fustiger le mal, la seconde particularité d’Afanti est son exceptionnel don pour manier les mots et transformer le sens des paroles au profit des victimes. 

Afanti chevauchant stratégiquement son âne 
© Worle Avanti Jokes

Le cinéma soviétique a également été inspiré par ce personnage venu d’ailleurs. En 1943, Yakov Protazanov (1881-1945) dévoile son Hodja dans la comédie Nassredine à Boukhara

inspiré du roman L’Agitateur de l’écrivain russe Leonid Solovyov (1906-1962). Nasreddin, interprété par l’acteur russe Lev Sverdlin (1901-1969), arrive à Boukhara sur son âne. Ce jour-là, l’émir de Boukhara administre un procès civil. Le potier Niyaz doit 400 tenga au changeur Jafar et le tribunal lui ordonne de rendre l’argent. Étant pauvre, le potier ne peut payer la somme exigée et devra devenir, ainsi que sa fille Guljan, esclave. 

Attristé par son sort, Nasreddin trouve une solution et rachète la dette de Niyaz. Aussitôt, Jafar dénonce cette histoire à l’émir qui exige que l’on attrape celui qui a osé défier sa loi. Nasreddin réussit à se sauver, mais Guljan devient esclave et vit désormais au sein du harem de l’émir. Pour la sauver, le protagoniste se déguise en astrologue et s’infiltre dans le palais.

Affiche du film Nassredine à Boukhara sorti en 1943 (©Wikipédia)

Quelques années plus tard, c’est au tour de la France et de la Tunisie d’adapter ces histoires au grand écran.  En 1959 est adapté le roman Livre de Goha le Simple de l’écrivain égyptien Albert Adès (1893-1921) et de l’écrivain français Albert Josipovici (1892-1933). Le film, intitulé Goha – premier film tunisien en couleur -, révèle au grand public l’acteur égyptien Omar Sharif (1932-2015) qui interprète le personnage de Goha ainsi que l’actrice italienne Claudia Cardinale (née en 1938) dans le rôle de la domestique.

Goha, en compagnie de son âne, mène une vie monotone jusqu’à ce qu’il tombe amoureux de la ravissante Fulla. Cependant, cette dernière est mariée au vieux sage de la ville, Taj al-Ouloum. 

Le film franco-tunisien Goha avec Omar Sharif en 1959.
©Festival lumière 

Outre le cinéma, la poésie soufie a habillé le sage d’un manteau mystique. Ainsi, le poète britannique Idries Shah (1924-1996) offre dans son recueil Les exploits de l’incomparable Mulla Nasrudin une dimension encore plus spirituelle au personnage de Nasreddin Hodja. 

Du Maroc à la Chine, de la Sibérie à l’Iran et avec comme pays d’origine la Türkiye, les aventures du fou qui fut sage ou du sage qui fut fou voyagent à travers les âges et les langues.

Le secret de sa longévité réside dans sa légèreté, y compris lors de la plus tragique des épreuves. Absurde et de bon sens, ce faux-niais fait partie intégrante de la culture orientale et est fréquemment cité dans la vie quotidienne. La mémoire collective retient que « Nasreddin Hodja est tellement intelligent qu’il en devient bête, ou il est si bête qu’il finit par dire des choses intelligentes. » L’inscription commune de ses anecdotes, symboles de cet héritage de sagesse orientale, renforce le lien culturel entre différentes aires géographiques, de l’Asie à l’Afrique. 

Crédit photo de couvertureMiniature de Nasreddin Hodja au XVIIe siècle exposée au Palais de Topkapi, Auteur inconnu. (©Wikipédia)

Marwa

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