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Sainte-Sophie, au-delà des controverses – Observatoire Patrimoine d'Orient
Sainte-Sophie, au-delà des controverses

Sainte-Sophie, au-delà des controverses

28/08/2020 par Diane Laurent

Le 22 juillet 2020, la basilique Sainte-Sophie située sur la rive ouest du Bosphore, recouvrait son statut de mosquée après 85 ans de service en tant que musée. Ce nouveau changement de fonction du monument, inscrit au patrimoine mondial de l’humanité (1985) en tant qu’élément du centre historique d’Istanbul, ravive une fois encore les débats, que l’édifice n’a eu de cesse d’alimenter depuis sa construction. Pourtant, il serait dommage de réduire ce joyau de l’architecture byzantine à un simple sujet de controverses religieuses et politiques. Il est ainsi plus que jamais crucial de redécouvrir Sainte-Sophie pour la richesse de son histoire et ses qualités architecturales uniques.

Outre la place emblématique que tient Sainte-Sophie dans l’architecture byzantine et sa théorisation, la basilique porte en elle un message symbolique important quant à la multiculturalité d’Istanbul

Sainte-Sophie dans l’architecture byzantine

Le nom de la basilique ne réfère pas à la sainte du même nom, contrairement à ce que l’on pourrait croire, mais à la « sagesse divine » (Hagía Sophía en grec).  C’est l’empereur Justinien qui entreprend sa construction en 532. Il s’agit en réalité de la reconstruction d’une première église aux dimensions bien plus modestes datant du IVe siècle et détruite au cours des émeutes de Nika la même année. Le chantier placé sous l’égide du mathématicien Anthémius de Tralles et du physicien Isidore de Milet sera achevé en 537, un temps remarquablement court considérant son ampleur. En effet, les dimensions de l’édifice parlent d’elles-mêmes : la coupole seulement mesure 32m de diamètre pour 55 m de hauteur totale au-dessus du sol et la basilique recouvre une superficie totale de 7540 m². 

Sainte-Sophie est un jalon essentiel de l’architecture chrétienne. Elle achève la période paléochrétienne (entre 200 et 500 ap. J-C) et initie l’ère de l’architecture byzantine et plus généralement, de l’architecture chrétienne du Moyen-Âge. Son influence, notamment la structure de coupole sur plan carré reconnue comme une invention de l’architecture byzantine, se répandra même plus loin, jusqu’aux édifices du monde musulman. Ses prouesses techniques ne furent surpassées qu’un millénaire plus tard, avec la construction de la basilique Saint-Pierre à Rome en 1506. Mais ce n’est que plus d’un siècle plus tard que l’image de la basilique Sainte-Sophie se détériore en partie au profit d’un criticisme acerbe envers l’empire byzantin qui touche également à la perception de ses arts et monuments. C’est en effet avec la publication de Relation nouvelle d’un voyage de Constantinople (1680) que le dessinateur Guillaume-Joseph Grelot présente une vision plus nuancée et critique de l’architecture de la basilique qui contraste avec l’admiration unanime de ses contemporains pour l’édifice. En agrémentant ses propos de dessins, Grelot fait également avancer la connaissance du monument, marquant le début de l’étude de l’architecture byzantine en tant que telle. C’est à l’époque des Lumières que se développe surtout une tendance de jugement double autour de la cathédrale. Les penseurs et lettrés d’Occident vouent alors toujours une certaine admiration à la cathédrale pour ses dimensions impressionnantes et sa place primordiale dans l’architecture chrétienne, mais lui attribuent d’autre part un grand nombre de défauts de construction, pas toujours justifiés, lui conférant ainsi une qualité architecturale inférieure à bien d’autres édifices tels que l’église Saint-Pierre de Rome.

La basilique et l’empire ottoman

En tout, la basilique gardera son statut initial pendant 921 ans, puisqu’elle est convertie en mosquée en 1453, à la suite de la prise de Constantinople par le sultan Mehmed II. L’événement s’accompagne bien entendu de changements, aussi bien dans l’apparence extérieure de l’édifice avec l’ajout d’un minaret en bois maintenant disparu, ou à l’intérieur avec, entre autres, l’installation d’un mihrab, indiquant la direction de la Mecque, à l’emplacement de l’autel d’origine. Les règnes successifs poursuivront ces modifications avec la construction d’autres minarets, encore présents de nos jours. 

Les mosaïques chrétiennes furent quant à elles en partie recouvertes de lait de chaux en raison du principe de non-figuration propre à l’Islam. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que les riches décorations intérieures de la basilique sont mises à mal et occultées. En effet, la querelle iconoclaste qui prend place entre le VIIIe et le IXe siècle suite aux décrets de l’empereur Léon III et de son fils Constantin V, a vu la destruction de la quasi-totalité des mosaïques paléochrétiennes qui constituaient la décoration d’origine de l’édifice. Les mosaïques byzantines, reconnaissables par leur fond doré et qui font la réputation actuelle de la basilique, datent donc pour la majorité de la seconde moitié du IXe siècle, une période marquée par la régence de l’impératrice Irène de Constantinople (797-802) et la victoire des iconodoules (courant de pensée en faveur des images religieuses). Pour ce qui est des mosaïques recouvertes après la conquête ottomane, elles ne seront partiellement restaurées qu’avec la sécularisation de la basilique et sa reconversion en musée, en 1934, par décision du premier Président de  la République de Turquie Mustafa Kemal Atatürk ( 1923-1938).  

La multiplicité et diversité des controverses et débats soulevés par l’édifice peuvent pour le moins nous révéler l’importance que ce dernier porte dans l’histoire politique et artistique des civilisations du pourtour méditerranéen et au-delà.

Un symbole de la dualité culturelle d’Istanbul

Outre la place emblématique que tient Sainte-Sophie dans l’architecture byzantine et sa théorisation, la basilique porte en elle un message symbolique important quant à la multiculturalité d’Istanbul. En effet, la ville s’est construite à la fois comme point de jonction des deux continents, et ce dès l’antiquité, entre les empires romains d’orient et d’occident, mais également comme point de tension, entre Ottomans et empires européen. C’est cette position géographique bien particulière qui lui confère cette culture duale, entre Europe et Orient. Bien que Istanbul se développe depuis maintenant plus de cinq siècles sous l’égide des empereurs et gouvernements turcs, elle conserve cette dualité qui lui est intrinsèque et qui se révèle maintenant à travers la politique et la vie culturelle de la ville. 

On comprend donc mieux la place que le site occupe au cœur des débats politiques et religieux de la Turquie actuelle et l’importance de l’enjeu culturel et national que porte cet édifice et sa conservation. En effet, la basilique garde un caractère singulier parmi les monuments millénaires d’Istanbul. A l’instar de l’église Sainte Irène ( construite au IVème siècle), Sainte-Sophie reste un témoignage unique de l’héritage byzantin de la ville. Mais elle est également un témoignage exceptionnel puisqu’elle a su conserver les marques des périodes historiques et des empires qui l’ont traversée. Sa particularité en fait à la fois un monument total, qui s’étend sur les siècles, et un monument double en ce qu’il cristallise et met en avant les récits et arts de deux civilisations et religions distinctes. 

Cet entre-deux et l’équilibre sensible qui en résulte se révèlent dans l’entreprise de conservation et de restauration de l’édifice. En effet, la nature multiculturelle du monument ajoute quelques subtilités à la réalisation de travaux déjà complexes par nature. Ainsi, restaurer des mosaïques de l’époque chrétienne se heurte parfois à la préservation d’œuvres islamiques les ayant recouvertes. D’autre part, les tremblements de terre fréquents, dus à la position d’Istanbul à la jonction des plaques tectoniques anatolienne et eurasiatique, mettent en péril la préservation de l’édifice, qui se trouve équipé de capteurs sismiques depuis 1991.

La multiplicité et diversité des controverses et débats soulevés par l’édifice peuvent pour le moins nous révéler l’importance que ce dernier porte dans l’histoire politique et artistique des civilisations du pourtour méditerranéen et au-delà. Toutes polémiques qu’elles puissent être, les reconversions successives de l’édifice en site religieux ou séculier ne doivent pas nous faire oublier ses qualités architecturales mais également le poids symbolique qu’il porte dans l’histoire et l’identité multiculturelle d’Istanbul. En ce sens, Sainte-Sophie capture parfaitement l’essence plurielle de la ville et de sa culture.


Pour aller plus loin :

  • https://whc.unesco.org/fr/list/356

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