Peindre le pèlerinage en Haute Égypte, une pratique artistique et un marqueur social

Peindre le pèlerinage en Haute Égypte, une pratique artistique et un marqueur social

05/10/2020 par Servane Hardouin

Les peintures du hajj représentent les objets et les paysages aperçus par le pèlerin durant son voyage ; certaines évoquent le pèlerinage directement, d’autres dépeignent son contexte culturel et naturel

Une tradition intéressante dans la culture égyptienne est la peinture du hajj : des scènes représentant le pèlerinage à la Mecque (le hajj) sont dépeintes sur les murs extérieurs des maisons. Ces peintures du hajj sont pratiquées chez les populations musulmanes vivant sur les rives Sud et Est de la Méditerranée, en Libye, en Syrie, et en Palestine ; mais le berceau de cette tradition est l’Égypte, notamment le Fayoum, certains quartiers ruraux du Caire et de Suez, et la Haute-Égypte. À Louxor, le village de Gourna, aujourd’hui détruit, rassemblait la plus grande concentration de peintures murales en Égypte – en raison des importants revenus touristiques liés à la nécropole thébaine, permettant aux marchands de financer leur pèlerinage, ainsi qu’à la présence d’artistes locaux particulièrement talentueux.

Les peintures du hajj représentent les objets et les paysages aperçus par le pèlerin durant son voyage ; certaines évoquent le pèlerinage directement, d’autres dépeignent son contexte culturel et naturel. Les motifs les plus importants sont les endroits sacrés, tels la Ka’aba, la mosquée de La Mecque, et la tombe du prophète à Médine, ainsi que des motifs islamiques tels que les nouvelles lunes, le pèlerin vêtu du vêtement rituel ihram, et des paumes levées en prière vers le ciel. Il est aussi courant de représenter les moyens de transports utilisés par le pèlerin pour se rendre à La Mecque. Ainsi, les peintures d’autrefois représentaient des chameaux, tandis que celles d’aujourd’hui figurent des trains, comme au Caire, ou bien des bateaux et des avions, en Haute-Égypte. 

Les peintures fonctionnaient comme un marqueur d’identité collectif : à Gourna, les dizaines de murs colorés, peints élégamment, aidaient les habitants à sentir la réalité du lieu, à établir un lien fort, visuel, religieux, et social, avec leur environnement, et constituaient un élément essentiel de l’identité du village

Les peintures du hajj représentent également des scènes de la culture locale ou régionale du pèlerin. En Égypte, des motifs courants sont des musiciens, danseurs, soldats, cavaliers, ainsi que des motifs de l’antiquité égyptienne. À Gourna plus particulièrement, l’environnement du pèlerin occupait une place importante : des femmes portant des paniers, des hommes jouant de la flûte de roseau ou coupant le blé à la faucille, des artisans travaillant l’albâtre, ainsi que des palmiers, acacias, oiseaux, et chameaux. Les peintures incluent également des motifs abstraits – arabesques, figures talismaniques, empreintes de main.

Les européens voyageant en Haute-Égypte dès le 18e siècle ont souvent décrit ces peintures comme d’étranges curiosités « orientales ». Imposant leurs jugements esthétiques, ils tentaient peu de comprendre les peintures, ou de s’enquérir de leur compréhension par les Égyptiens. Pourtant, cette pratique possédait non seulement une valeur esthétique, mais aussi une symbolique sociale très forte. La création d’une peinture était un projet collectif : pendant que le pèlerin voyageait vers La Mecque, sa famille, ses voisins et sa communauté s’organisaient pour choisir l’artiste et s’entendre avec lui sur les motifs à représenter. À son retour, une procession conduisait le pèlerin jusqu’à sa maison, où il découvrait la peinture, et célébrait l’occasion avec sa communauté. 

Avon Parker et Ann Neal. 1995. Hajj Paintings: Folk Art of the Great Pilgrimage. Washington DC.: Smithsonian Institution Press.

Grâce à la baraka, la bénédiction rapportée de La Mecque, le pèlerin était l’objet d’un respect nouveau de la part de son entourage, indiqué par un nouveau nom : hajja pour les femmes, hajj pour les hommes. Les peintures murales avaient donc pour fonction de marquer le paysage du village, en indiquant qu’une maison était celle d’une personne bénite, auquel un respect particulier était dû. Plus globalement, les peintures fonctionnaient comme un marqueur d’identité collectif : à Gourna, les dizaines de murs colorés, peints élégamment, aidaient les habitants à sentir la réalité du lieu, à établir un lien fort, visuel, religieux, et social, avec leur environnement, et constituaient un élément essentiel de l’identité du village. 

La destruction du village de Gourna, il y a un peu plus de dix ans, a donc constitué une perte immense pour cette tradition culturelle, matérielle et immatérielle, du patrimoine égyptien.


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