Mahmoud Shaltout, le cinéma égyptien au service d’un patrimoine architectural oublié

Mahmoud Shaltout, le cinéma égyptien au service d’un patrimoine architectural oublié

Le 19/11/2019 par Servane Hardouin

Chercheur le jour à l’Université Américaine du Caire, spécialisé en sciences de l’environnement et de la santé publique, Mahmoud Shaltout mène une carrière parallèle d’artiste et de dessinateur. Sous le pseudonyme de “Mac Toot”, il produit des planches de bandes-dessinées qui ont pour cadre les rues du Caire historique, pour arrière-plan les pyramides de Gizeh, et pour personnage: la jeune génération égyptienne. L’un de ses projets les plus appréciés : une série de dessins à l’encre noire, qui réinterprètent des affiches emblématiques de films égyptiens dans de magnifiques compositions originales.

En 2017, Mahmoud Shaltout s’éloigne du dessin et lance un nouveau projet. Porté par les hashtags #CairoFilmed et #CairoThenAndNow, il décide de rendre hommage au patrimoine architectural et cinématographique égyptien. Pour cela, il se rend dans des lieux où furent tournées des scènes iconiques du cinéma du siècle passé. Comme en pèlerinage, l’artiste visite des coins de rue, des escaliers en colimaçon, et de vieux immeubles des villes d’Alexandrie et du Caire. Puis, par la photographie, il immortalise le lieu de tournage tel que le temps l’a transformé, souvent oublié du public, parfois détérioré. Le résultat : une image travaillée numériquement où sont superposées l’architecture d’hier et celle d’aujourd’hui, les acteurs de cinéma dialoguant avec l’artiste lui-même, présent dans un coin de la création.

Par ce travail, Mahmoud Shaltout mobilise deux formes d’art – la photographie, qu’il pratique lui-même, et le cinéma, celui des grands réalisateurs égyptiens du siècle dernier – afin d’en promouvoir un troisième : le patrimoine urbain oublié des villes modernes. En plaçant sous le projecteur des lieux architecturaux classiques des années 1960, il établit une continuité entre la ville d’hier et celle du temps présent, afin de sensibiliser son public aux questions de la dégradation et de la conservation de l’architecture. Les créations de l’artiste sont également l’occasion de promouvoir un autre patrimoine national, le cinéma – qui inspire nombreux de ses projets. Il utilise chaque création de cette série comme prétexte pour dresser le portrait d’un grand film du cinéma égyptien, d’en partager la beauté esthétique, et de faire connaître les enjeux sociétaux portés par l’œuvre à l’époque.

La création du Sultana Malak, par exemple, rend hommage à deux chefs d’œuvre égyptiens. D’une part, en mêlant le bâtiment filmé dans les années 1960 et celui que l’artiste a visité lui-même, elle met en valeur un site historique qui échappe aux circuits touristiques classiques, le Sultana Malak. Ce palais, construit en 1905 par le baron Édouard Empain à Héliopolis, près du Caire, est un joyau architectural qui mêle des influences diverses, européennes et arabes. Cette création de Mahmoud Shaltout rend également hommage à un film tourné en 1963, El Bab el Maftuh, “La Porte Ouverte”. Adaptation d’un roman féministe de l’écrivaine Latifa al-Zayyat, il traite de la difficile place de la femme égyptienne de l’époque, coincée entre la figure du père et celle de l’époux. Le choix de cette scène par l’artiste n’est pas anodin : il s’agit d’une manifestation d’étudiantes menées par la grande actrice Faten Hamama. Ainsi, dans cette œuvre qui croise les regards d’un photographe, d’une écrivaine, et d’un réalisateur de cinéma, l’artiste établit un dialogue unique entre un palais de l’aube du siècle passé et les enjeux modernes de la ville et de la société qui l’habite.


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