Que reste-t-il du patrimoine culturel de Bagdad?

Que reste-t-il du patrimoine culturel de Bagdad?

Le 17/01/2019 par Louis Poittevin de la Frégonnière

Cité millénaire à l’histoire extrêmement riche, nous ne retenons aujourd’hui de Bagdad que les nombreux conflits dont a été victime la ville depuis plus d’un demi-siècle. Tendant à cristalliser l’effacement de l’histoire et de la culture de toute une région du monde, la capitale irakienne, bien que meurtrie par les guerres, délaissée par les pouvoirs publics et victime de l’expansion démographique des villes modernes du XXIème siècle, conserve néanmoins de rares traces de ce que fut l’une des cités les plus influentes du monde arabo-musulman.

C’est en 762 après J.C. sous Abu Djafar al-Mansur qu’est fondée Bagdad. Le second calife abbasside cherchait à transférer la capitale de son califat jusqu’alors située à Damas, avec l’idée de faire coïncider un centre économique, d’influence et de culture, à un centre religieux. La ville sous l’époque abbasside est une cité ronde s’étendant sur un diamètre de plus de quatre kilomètres au centre duquel le palais, la mosquée et les principaux lieux de pouvoirs font place. La ville rayonnait alors par l’importance de son commerce et de sa culture, dépassant les frontières du monde oriental.

Témoin de cet âge révolu, le palais abbasside, construit par le calife An-Nasir au cours du XIIème siècle, représente le plus ancien bâtiment de Bagdad encore debout. Entièrement composé de briques, le monument de deux étages situé sur la rive orientale du Tigre présente une architecture caractéristique de l’époque abbasside. Le bâtiment est orné d’arcades et d’arcs à muqarnas tandis que les façades sont composées de voûtes iwan, une richesse architecturale faisant du palais un site inscrit sur la liste indicative du patrimoine mondial par l’UNESCO depuis 2014.

De ce temps, Bagdad se situe au centre du monde arabe et fut conçue comme une cité modèle devant permettre de fédérer le califat abbasside. Présente à la croisée des continents et des routes commerciales caravanières, elle constitue la plaque tournante du commerce oriental et permet le relai des marchandises et des hommes. Des quatre portes de la ville partaient quotidiennement des marchands à destination de l’Asie orientale par la route de la soie, du « vieux-continent » ou des routes caravanières d‘Afrique et d’Arabie.

La capitale abbasside s’impose alors comme un centre culturel, commercial et intellectuel d’une grande importance dans le monde islamique. Ce rayonnement culturel se manifeste, dès les premiers siècles qui suivirent la fondation de la ville, à travers la très riche production littéraire, artistique et intellectuelle. Elle se diffuse dès lors dans l’ensemble du monde arabo-musulman, imprégnant l’ensemble du milieu universitaire si bien que l’école Mustansiriya, aujourd’hui université de Bagdad, fut fondée en 1233 par le calife abasside Al-Mustansir Billah. Considérée par les historiens comme l’une des plus anciennes universités arabo-islamiques, on y enseignait l’Islam et de nombreuses autres disciplines parmi lesquelles la médecine et les mathématiques. Bagdad se place alors comme avant-gardiste dans le milieu de l’éducation et du savoir et s’impose comme l’un des plus importants centres culturels au monde. La ville attire de nombreuses personnes si bien que la cité aurait compté plus d’un million d’habitants au cours du XIème siècle.

Au milieu du IXème siècle, la maison de la sagesse Bayt-al-Hikma est créée sous le règne d’al-Mamûn. De grands textes de la philosophie grecque sont alors traduits en langue arabe et de nombreux étudiants étrangers viennent y séjourner pour y disposer de cours et se spécialiser dans un domaine académique. Cette institution savante, lieu de réunions entre les élites cultivées de la capitale, constitua une place majeure de transmission des savoirs et de l’héritage des civilisations. Les maisons de la sagesse, nées à Bagdad, symbolisent l’âge d’or de la science arabe.

Dévastée et pillée durant l’invasion Mongole d’Houlagou Khan en 1258, Bagdad se transfère alors sur les rives du Tigre à quelques kilomètres de son ancienne implantation. De là, plusieurs civilisations s’y succèderont, des Mongols aux Perses Safavides. Mais ce furent les Ottomans qui marquèrent durablement de leur empreinte la capitale irakienne. Trente-quatre pachas, gouverneurs des provinces sous l’empire Ottoman, dirigeront la ville pendant près de trois siècles. Bagdad commence alors progressivement à se moderniser et les anciennes murailles qui délimitaient le centre historique furent détruites pour un projet de réaménagement urbain qui ne vit finalement jamais le jour.

Quand le royaume hachémite d’Irak fut créé en 1921, alors sous mandat britannique depuis les accords de San Remo, Bagdad devint la capitale du « pays des deux fleuves ». L’architecture coloniale imbibe le centre ville et reste de nos jours perceptible à qui osera s’aventurer dans la capitale.

L’histoire architecturale et patrimoniale du Bagdad moderne commence cependant au cours de la décennie 1950. A cette époque, les ressources obtenues grâce à la richesse du sous-sol irakien permettent d’entreprendre de grands projets de réaménagement urbain. La manne pétrolière contribue à l’édification d’imposants monuments par des architectes renommés de l’époque, issus du monde occidental et moyen-oriental. Le Musée national d’Irak, pensé par Werner March, est terminé sous sa forme actuelle en 1966 et un gymnase Le Corbusier, devant initialement faire partie d’un projet plus ambitieux de cité olympique qui ne verra jamais le jour, ouvrira sous Saddam Hussein. Bagdad rayonne alors de part sa culture, l’importance de la poésie irakienne et l’intégration dans les esprits des plus grands architectes qu’il est possible d’y créer la « cité idéale ». Ce fut le cas Frank Lloyd Wright qui établit les plans pour un nouveau Bagdad, une ville voulue fonctionnelle et inscrite dans l’ère du temps.

Les années 1950 verront Bagdad se transformer : la brique, historiquement travaillée sous différentes formes, est couplée au béton, suivant le renouveau du modernisme tandis que les grands architectes irakiens de l’époque conservent la volonté d’allier la modernité à la tradition. Les équipements publics se multiplient et de nombreux appels à projets sont entrepris pour développer les infrastructures de la capitale.

Le coup d’Etat de 1958 et la chute de la monarchie mirent brusquement fin à cette frénésie architecturale et cette attractivité culturelle de la capitale irakienne. L’accession au pouvoir du parti du Baas en 1968 puis la présidence de Saddam Hussein en 1979 reconfigurèrent profondément le patrimoine bagdadien avec le développement de projets pharaoniques, fidèles à la démesure du régime et à une certaine vision de la civilisation irakienne. La propagande d’Etat se retrouve particulièrement dans l’architecture urbaine et l’édification d’un ensemble de statues et de monuments à la gloire du pouvoir et des martyres du pays sont entreprises.

Bagdad fut alors imbriquée dans des décennies de guerres et d’embargos qui eurent pour effet de faire fuir la classe moyenne cultivée. Cette « fuite des cerveaux » fera alors  prévaloir l’idéologie sur la connaissance et conduisit à des restaurations hasardeuses des monuments bagdadiens. En témoigne l’extension de la première université anglo-irakienne de 1924 et du sanctuaire chiite de Khadimiya datant du XVIIème siècle, ainsi que la restauration au sable du sérail ottoman, majestueuse bâtisse située sur les rives du Tigre. L’utilisation de matériaux non adaptés tel que l’aluminium et de techniques non maîtrisées dénatura profondément ces joyaux de l’art islamique.

La classe moyenne cultivée et le monde intellectuel sont contraints à exil et tout un pan du milieu universitaire décide de quitter la capitale. On estime qu’entre 1991 et 2003, environ 40% des professeurs d’université quittent le pays et que seulement 7% du corps professoral en université est formé dans la matière qu’il enseigne. Progressivement, les lieux de vie et de culture se vident tandis que les quartiers centres de Bagdad sont délaissés par cette élite. Un phénomène de paupérisation et de « taudification » (dégradation de l’habitat) frappe alors la capitale, des quartiers les plus périphériques à la vieille ville. Parallèlement à cela, la ville se ruralise suite à l’arrivée de nouvelles populations plus pauvres, moins éduquées et issues de la campagne irakienne. Ce déséquilibre social est pour un grand nombre de chercheurs explicatif du délaissement du patrimoine urbain bagdadien.

La guerre du Golfe 1991 et les bombardements de 2003 n’épargnèrent pas cette fois-ci le très riche patrimoine urbain de la capitale. La ville subit de graves dommages, en particulier sur ses infrastructures, sur des habitations du centre historique et indirectement sur certains de ses monuments. L’instabilité politique et la situation d’anarchie qui suivirent la guerre conduisirent à un délaissement de la sécurité des musées nationaux et à l’avènement d’une économie du pillage, activité très lucrative dans un pays miné par la pauvreté. Ce conflit militaire causa une perte profonde et irréparable du patrimoine culturel irakien. A ce titre, l’UNESCO estime que le Musée national d’Irak aurait perdu environ 15000 objets dont 5000 sceaux-cylindres d’une très grande valeur.

Cependant, la conséquence de l’offensive de 2003 fut particulièrement perceptible sur le long terme. L’absence de protection juridique contraignante et ambitieuse, d’institutions fortes en charge de la préservation du patrimoine, d’une définition élargie de ce qu’est l’héritage architectural irakien empêcha une réelle préservation du patrimoine de Bagdad. En Irak, la notion même de patrimoine culturel est restreinte aux « monuments historiques et archéologiques » et cela au détriment du patrimoine urbain qui ne profite pas des mêmes règles de protection et de préservation. Ce vide juridique et institutionnel amplifie ainsi la déstructuration du centre ville de la capitale.

Aujourd’hui, on peut ainsi penser qu’il y a deux Bagdad. Tout d’abord, le Bagdad du patrimoine de l’humanité qui a fait l’objet d’une attention médiatique appuyée notamment après le pillage du musée archéologique national et de la bibliothèque nationale en 2003. La disparition de pièces archéologiques uniques qui témoignaient de l’importance des civilisations mésopotamiennes et abbassides contribuèrent à donner à la ville une portée universelle.

On tend cependant à délaisser le second Bagdad, celui du quotidien. La vitalité de son patrimoine urbain est constitutive de l’atmosphère de la ville, patrimoine immatériel qui plus est. L’espace urbain de la capitale a été morcelé par les politiques sécuritaires depuis la guerre civile urbaine de 2005 à 2008. Les quartiers sont cloisonnés et homogénéisés religieusement. Des murs de bétons se dressent entre deux rues tandis que la privatisation de l’espace public devient une pratique courante et admise. Ce que l’on qualifie de moderne, les bâtis de ces deux derniers siècles, subissent une forte concurrence du patrimoine dit archéologique. L’influence de nombreux enjeux économiques pose de plus une incapacité des pouvoirs publics à encadrer le patrimoine, par manque de budgets.

La violence quotidienne et le regain des tensions communautaires conduisirent à une épuration ethnique et une fragmentation confessionnelle de la capitale. Des murs de bétons s’élèvent entre les quartiers et la vie sociale est limitée à sa communauté d’appartenance. Le patrimoine urbain est progressivement abandonné et ce qui avait par le passé fait la richesse de la culture bagdadienne, fruit d’une relative entente entre communautés dans des quartiers mixtes, est aujourd’hui asphyxié par ce cloisonnement.

Cette culture en tant que puissant moteur d’interactions, de débats d’idées et de pratiques s’est raréfiée.  Comme en témoigne, ces lieux de rencontres et de sociabilité limités par des murs de bétons hauts de plusieurs mètres tendant par là même à faire disparaître le patrimoine Bagdadien plus qu’à le protéger.

Capitale arabe de la culture en 2013, la ville de Bagdad est depuis plus de quinze ans accompagnée par l’UNESCO, à travers le bureau national en Irak, afin d’améliorer les programmes éducatifs, culturels et scientifiques nationaux.  Bagdad demeure un centre majeur de création littéraire si bien que l’UNESCO l’intégra en 2015 sur la liste des villes créatives de la littérature. Ainsi, la culture permettra t’elle un renouveau de la capitale Irakienne ?

La nouvelle génération, consciente de l’importance de la culture dans le développement de la société, tend à recréer progressivement des lieux de vie et de création artistique loin de l’agitation et de la violence que connaît la capitale. La villa Sassoon, les cafés littéraires, le théâtre national, les salles de concerts et une musique irakienne contemporaine mêlant influences orientales et occidentales fleurissent dans tout le pays. Les récentes manifestations que connaît Bagdad mettent en avant de nouvelles pratiques artistiques et tend à une réappropriation du centre ville par ses habitants comme en témoigne les « fresques de la révolution ». Ces peintures murales s’étalent sur les blocs de bétons positionnés à l’origine par les américains en 2003 pour cloisonner religieusement les quartiers.  Ramener des couleurs à la ville, témoigner de son attachement à la culture irakienne et permettre à tous, y compris les femmes, de s’exprimer constituent une des motivations de ce nouveau mouvement culturel incarné par ces fresques.

La culture irakienne comme vecteur de rassemblement et d’unité au-delà des frontières religieuses, sociales et culturelles constitue une réponse efficace aux violences quotidiennes. Dans un pays où plus de la moitié de la population a moins de 19 ans, la culture semble inévitablement être une échappatoire pour une jeunesse en quête d’avenir.

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