Entre développement économique et préservation du patrimoine : le Sud-Tunisien à l’épreuve des enjeux touristiques contemporains

Entre développement économique et préservation du patrimoine : le Sud-Tunisien à l’épreuve des enjeux touristiques contemporains

Le 11/04/2022 par Amina Mir

___________________________________________________________________

« Si aujourd’hui l’islam sunnite domine en Tunisie et à Nefta, les valeurs soufies font toujours partie de l’identité de la ville et se traduisent à Nefta dans son héritage historique, culturel et architectural. »

___________________________________________________________________

Une stratégie touristique non durable en Tunisie

Tamerghza, ville de Nefta © Karima Yadel, chargée de communication chez processméditerrannée

Depuis les années 1970, la Tunisie, comme la plupart des pays en voie de développement, adopte un modèle touristique calqué sur les valeurs et les schémas socio-économiques issus de la mondialisation et donc du tourisme de masse, le combo soleil et plage à prix cassés constituant le fil rouge de la stratégie tunisienne. Les centaines de clubs et d’hôtels de luxe qui se sont imposés sur le littoral tunisien ces dernières décennies alimentent un modèle économique aux antipodes des intérêts du peuple tunisien et portant préjudice au pays sur deux plans au moins : la fragilisation du patrimoine naturel tunisien ainsi que la pérennisation d’un système économique n’incluant pas la plupart des tunisiens des classes moyennes et populaires, renforçant un système social excluant les couches les plus fragiles de la société.

Un renouveau nécessaire du secteur touristique en Tunisie

La plupart des points touristiques consomment énormément d’énergie et sont responsables d’une pollution environnementale et visuelle considérables. Aux dégâts environnementaux causés par les activités estivales s’ajoute la fragilisation socio-économique de certains pans de la société tunisienne, notamment les jeunes et les femmes. Que ce soit pour attirer des touristes russes ayant fui la Turquie et l’Egypte ou les familles algériennes recherchant une offre touristique abordable inexistante en Algérie, le gouvernement tunisien se plie aux exigences des normes du tourisme de masse : des prix bas et la surexploitation de son territoire pour engendrer des revenus dont ne profitera jamais une économie locale déjà vulnérable depuis la fin de la révolution.

Le tourisme balnéaire ne représente pas moins de 80% de l’offre touristique globale, faisant naître plusieurs défis auxquels doivent faire face les Tunisiens. Ce tourisme repose essentiellement sur des tours opérateurs étrangers qui proposent des formules « tout-compris » offrant ainsi au touriste tout ce dont il a besoin à l’intérieur du complexe hôtelier. Autrement dit, il retrouve à plusieurs milliers de kilomètres ses habitudes quotidiennes, le soleil et la plage en plus. Aucune ambition d’exploiter ou de valoriser le territoire de manière durable n’est présente car la plupart du temps les visites sont minutieusement organisées, les endroits choisis et la façon de les présenter sont conçus de manière à plaire au client, sans considérations environnementales, patrimoniales, historiques et surtout sans inclure les acteurs locaux dans le schéma économique. Cela s’explique notamment par des motivations politiques, le gouvernement souhaitant montrer et faire la promotion d’une certaine vision de la Tunisie. Cependant, aujourd’hui, le tourisme en Tunisie représente 5 à 6% du PIB, ce qui permet la création de 100 000 emplois directs et 300 000 emplois indirects. Il représente donc un secteur non négligeable de l’économie locale. Néanmoins, une redéfinition des valeurs et des stratégies d’action est primordiale pour une pratique touristique plus durable et inclusive.

Cependant, la révolution de 2011 a porté un coup fatal à l’industrie du tourisme en Tunisie fortement dépendante des conjonctures mondiales et d’une clientèle européenne ayant fui ses côtes après le printemps arabe et les attentats de 2015 à Sousse et 2019 à Tunis. Face à un modèle qui a montré ses faiblesses, un renouveau s’impose aujourd’hui mais la renaissance du tourisme tunisien s’avère impossible sans la prise en compte des nouveaux défis énergétiques et environnementaux contemporains ainsi que le besoin d’intégrer la population tunisienne dans le circuit économique. Aujourd’hui plus que jamais, il est nécessaire  d’inscrire le tourisme tunisien dans la logique du développement durable définit comme « un mode de développement qui répond aux besoins des générations présentes sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs » (G.H Bruntland, 1987)

Les opportunités du Sud-Tunisien pour l’établissement d’un tourisme durable et responsable 

Désert du chott el jérid célèbre pour avoir servi de lieu de tournage de la saga Star Wars en 1976.

C’est dans cette perspective que le Sud-Tunisien revête un potentiel important et un terrain d’action prospère pour un nouveau mode de tourisme. Dans une zone où le taux de chômage surpasse la moyenne nationale de 18%, touchant plus particulièrement les jeunes générations et où le secteur professionnel du tourisme n’est plus aussi attractif, certains acteurs s’y sont implantés pour se développer. Il est important de noter que, depuis la révolution de 2011 puis la crise sanitaire mondiale de 2020, le développement de points touristiques devient difficile dans une zone déjà marginalisée.

La région de Tozeur fait face à de nombreux défis en raison de sa situation géographique et économique. Excentré du centre dynamique du littoral tunisien, le Sud-Tunisien fait face à de nombreux obstacles notamment dus à une situation socio-économique plus fragile qu’au nord. Le développement du tourisme pourrait ainsi être une clé au développement de la région ; l’enjeu serait de concilier l’intérêt économique au besoin social afin de progresser vers une évolution plurielle permettant de désenclaver la zone et offrir davantage d’opportunités à ces habitants et plus particulièrement aux moins de 35 ans qui représentent la part de la population la plus vulnérable. Plusieurs associations locales et initiatives placent au cœur de leur stratégie le développement des savoirs-faires locaux, la mise en valeur du territoire et l’intégration de populations marginalisées, notamment les femmes.

Bien qu’elle soit située dans une région aride, loin des côtes du nord qui concentrent la majorité de l’activité économique et touristique et avec une faible densité démographique, la région du sud tunisien parvient à se distinguer en proposant un cadre unique, différent de ce qui se fait sur le littoral. L’exemple de la ville de Nefta est précisément intéressant. L’oasis de Nefta appelée la corbeille, est l’élément phare de la ville, point touristique clé tandis que sa palmeraie offre un aperçu des savoirs-faires traditionnels de la région et des techniques de production de dattes, spécialité des régions du Sud Tunisien.

Nefta, ville millénaire aux portes du désert tunisien

La corbeille, oasis de Nefta

La ville oasienne de Nefta se situe aux portes du désert tunisien où les dunes côtoient la plaine saline du Chott-El-Jérid, la plus vaste du pays à une trentaine de kilomètres de la frontière algérienne et à plus de 470 km de la capitale. Avec une population de 21 654 habitants, Nefta ne présente pas une forte démographie mais les enjeux liés à son territoire restent d’envergure. Éloignée de Tunis, tant dans sa géographie que dans son identité, c’est entre les vastes étendues de sable et sous des températures avoisinant les 50 degrés en été que s’est construite Nefta, bien loin de l’urbanisation croissante des hauts bâtiments 
et de la circulation éclectique de Tunis. Historiquement, Nefta est connue pour être le cœur du soufisme dans le sud tunisien, courant de l’islam ayant dominé durant le 12ème siècle et dont l’héritage est toujours visible à travers l’architecture et les mosquées portant l’empreinte de son identité religieuse. La philosophie soufie issue de l’islam, mais empruntant des croyances à d’autres courants religieux antéislamiques polythéistes, repose sur l’humilité, la pureté et la sincérité dans la croyance. La pratique de la foi, l’amour et l’obéissance à Dieu et à son prophète Mohammed composent le cœur de la mystique soufie. La doctrine soufie prône la simplicité et un certain ascétisme dans le mode de vie intimement lié à la pratique religieuse. Si aujourd’hui l’islam sunnite domine en Tunisie et à Nefta, les valeurs soufies font toujours partie de l’identité de la ville et se traduisent à Nefta dans son héritage historique, culturel et architectural. 

Nefta en tant que territoire quasi désertique, aride et rude à apprivoiser n’est pas la zone la plus facile pour établir et développer un pôle touristique traditionnel. En effet, la rudesse du climat saharien et la fragilité de l’écosystème couplées au manque d’eau et au manque d’aménagement ne facilitent pas l’émergence et la consolidation de Nefta dans le circuit économique et touristique tunisien. Cependant, le Sud-Tunisien possède un patrimoine extrêmement riche et unique en Tunisie qui justifie et motive les acteurs exploitant cette partie du territoire tunisien. Entre les paysages sahariens et oasiens qui s’étendent à perte de vue offrant un environnement plus calme permettant de rompre avec les nuisances sonores des grandes villes, Nafta offre une tout autre énergie. De manière plus globale, l’héritage archéologique, les reliefs montagneux, les oasis et les médinas composent l’identité du Sud-Tunisien, une identité à préserver et à valoriser. Dans cet élan de renouveau structurel des façons d’ancrer une activité touristique dans la région de Tozeur, certains acteurs s’engagent à trouver des offres touristiques durables. L’enjeu de la métamorphose du tourisme dans le Sud Tunisien repose sur la nécessité de rendre justice à la richesse du patrimoine naturel et historique de la région, mais c’est surtout l’urgence d’offrir un cadre économique plus inclusif qui s’impose ici, alliant développement économique et conduite responsable.

 

Ainsi, malgré l’importance de l’industrie touristique en Tunisie, cette dernière a généralement tendance à être surestimée et ses retombées ne sont pas à la hauteur des revendications et des intérêts populaires et des investissements dans le secteur. La nature du tourisme tunisien, le manque de différenciation des services touristiques et la forte dépendance des tours opérateurs nuisent à la santé de ce secteur et à sa capacité d’être un moteur de croissance solide à long terme. Du côté du patrimoine naturel et historique de la région sud, le schéma politique et économique sur lequel se base actuellement la stratégie touristique tunisienne risque d’accroître la fragilité du territoire et appauvrir son héritage. 


Pour en savoir plus :

https://www.lemonde.fr/afrique/article/2022/01/20/malgre-la-pandemie-le-sud-tunisien-renouvelle-son-offre-touristique_6110170_3212.html

https://www.cairn.info/revue-maghreb-machrek-2013-2-page-73.htm

https://www.lemonde.fr/afrique/article/2021/10/13/du-maroc-a-la-tunisie-le-tourisme-frappe-par-le-covid-regarde-vers-2022_6098183_3212.html

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.