La Casbah d’Alger, le labyrinthe méditerranéen aux trésors plurimillénaires

La Casbah d’Alger, le labyrinthe méditerranéen aux trésors plurimillénaires

30/11/2021 par Amel Aït-Hamouda

« La Casbah est fille de la mer. Elle ne se laisse vraiment découvrir qu’à partir des eaux dont les vagues lui chatouillent la plante des pieds. Elle apparaît ainsi à portée de main.»

Rachid Mimouni, Jacques Ferrandez, La colline visitée : La Casbah d’Alger.

Au cœur d’Alger se dresse une citadelle intra-muros qui porte le nom de Qasabat al-Djazaïr oula Casbah d’Alger. La nomme-t-on, et immédiatement un flot d’images du patrimoine algérien prend son envol. Considérée comme l’une des plus belles cités nord-africaines, ce haut lieu d’histoire aux multiples trésors en déclive vers la Méditerranée pour y surplomber toute la blancheur des toits d’Alger. Creuset de l’art, la Casbah d’Alger a longtemps fasciné peintres, écrivains, architectes et cinéastes et son décor pittoresque n’en finit pas d’inspirer la création. Du baptême littéraire d’Albert Camus avec « La Maison mauresque » (1) à la poésie solaire de Jean Sénac, en passant par les visites inspirantes effectuées par Le Corbusier et à l’adaptation cinématographique de l’Étranger par Luchino Visconti. 

Classée depuis décembre 1992 au patrimoine mondial de l’humanité, la Casbah d’Alger foisonne de sites protégés par l’UNESCO. Des promenades en zigzag dans ses ruelles escarpées permettent un voyage infini au sein du patrimoine matériel et immatériel d’al-Mahroussa. (2) Nous vous proposons de (re)découvrir, dans les lignes qui suivent, la richesse patrimoniale de ce que Fernand Braudel appelait : « la prodigieuse fortune d’Alger ».   

La médina d’antan entre la Basse Casbah et la Haute Casbah 

Initialement port punique, la Casbah d’Alger a été érigée sur les ruines romaines de la cité d’Icosium par le souverain berbère, Bologhine Ibn Ziri As-Sanhaji au Xe siècle puis édifiée en une forteresse ottomane au XVIe siècle. La cité prospère pendant la Régence d’Alger et devient le siège du pouvoir politique et économique des deys. 

La médina d’Alger se divise en deux parties : la Basse Casbah et la Haute Casbah. Si la première abrite les plus belles mosquées ainsi que les plus somptueux palais bordés par une structure urbaine basée sur les valeurs de la communauté musulmane, la seconde prouve son ingéniosité de construction par ses ruelles sinueuses et exclusivement piétonnes ainsi que ses maisons blanches qui ont donné le surnom à la ville tout entière : Alger la Blanche. 

La Basse Casbah 

Dès le premier regard, le visiteur comprendra la portée de ce carrefour civilisationnel que dessine son architecture surprenante et métissée. Située sur l’actuelle Place des Martyrs, la Basse Casbahétait également célèbre pour ses grands souks et fut autrefois un centre dynamique d’échanges économiques de toute la Méditerranée. 

La Basse Casbah et ses mosquées  

Œuvres architecturales d’exception, ces mosquées témoignent de la pluralité de l’art islamique. Désignées par le mot arabe jamaâ, les guides touristiques et les habitants conseillent de visiter particulièrement : Jamaâ al-Kebir, Jamaâ Ketchaoua, Jamaâ Li’houd (ancienne synagogue), Jamaâ Ali Bitchin et Jamaâ al-Jdid. 

Jamaâ al-Kebir 

Littéralement « la Grande mosquée », c’est l’une des plus anciennes mosquées de la Casbah. Elle futconstruite par Youcef Ibn Tachfin vers 1097. Son style almoravide montre l’influence de l’art andalou en Algérie dont l’empreinte architecturale se rapproche de la mosquée-cathédrale de Cordoue. La particularité de Jamaâ al-Kebir tient à son éminente salle de prière dans laquelle sont disposés soixante-douze piliers reliés par des arcs.  

Jamaâ Ketchaoua 

La mosquée Ketchaoua (3) fusionne entre style mauresque, turc et byzantin. Située au pied de la Basse Casbah, elle fut d’abord fondée en 1436 puis massivement réédifiée par Hassan Pacha.

À la prise d’Alger en 1830, le duc de Rovigo réquisitionne de force la mosquée. Le lieu connaîtra ainsi d’importantes rénovations afin de correspondre à une église catholique (4) et sera baptisée cathédrale Saint-Philippe jusqu’à sa reconversion en mosquée Ketchaoua après l’indépendance de l’Algérie.

Jamaâ al-Djedid 

Jamaâ al-Djedid oula Nouvelle mosquée fut bâtie dans un style ottoman par Mustapha Pacha, en 1660. Sa forme en croix a suscité des légendes diverses. Surnommée « la mosquée de la Pêcherie » du fait de sa proximité avec le port d’Alger, sa salle de prière magnifie la décoration en mariant la céramique avec le bois. L’horloge placée sur le minaret (niche de prière) provient du palais de la Jénina. (5)

Le Mausolée de Sidi Abderrahmane at-Tahâlibi  

La Basse Casbah comprend également le Mausolée de Sidi Abderrahmane en l’honneur du saint patron de la ville d’Alger, Sidi Abderrahmane at-Tahâlibi. Il est composé d’une qubba (coupole) à l’intérieur de laquelle est abritée la sépulture du saint Sidi Abderrahmane ainsi que d’une mosquée édifiée au XVIIe siècle. Son architecture réunit harmonieusement les styles anatolien et maghrébin. Après avoir visité les lieux, la Reine Victoria offrit des lustres en cristal qui illuminent jusqu’à présent la salle du tombeau.

Etienne Chevalier, La Grande mosquée d’Alger et la Casbah vue du Môle

La Basse Casbah et ses palais

La Basse Casbah continue de faire rêver ses visiteurs à travers ses palais dignes des Mille et une nuits. Actuellement, il ne reste que sept palais principaux (6) : Dar Essouf, Dar Khedaouj al-Aâmiya, Dar Aziza, Dar al-Hamra, Dar Mustapha Pacha, Dar Ahmed Pacha ou encore Dar Hassan Pacha. 

Dar Khedaoudj al-Aâmia (Palais de Khedaoudj la non-voyante)

Avec son majestueux patio entouré de colonne en marbre et d’un vestibule appelé skifa,Dar Khedaoudj al-Aâmiapromet un voyage dans le temps et dans l’Histoire. Ilfut construit vers 1570 par un officier de la marine algérienne du nom de Yahia Raïs. À partir du XVIIIe siècle, sa nouvelle propriétaire dénommée Khedaoudj lui confère une grande notoriété. Sa beauté angélique a alimenté des dizaines de légendes algériennes ; la plus populaire d’entre elles raconte que la fille de Hassan Khaznadji (7) avait le syndrome du miroir et passait son temps à se contempler et à s’émerveiller devant les traits de son visage, si bien qu’elle en perdit la vue. En 1830, l’occupation française choisit ces lieux pour installer sa première mairie d’Alger. Actuellement, Dar Khedaoudj al-Aâmia abrite le Musée national des Arts et Traditions Populaires. On peut y découvrir entre autres : des bijoux, des tapis, de la dinanderie, de l’orfèvrerie et le légendaire miroir qui aurait causé la cécité de Khedaoudj. 

Farid Benyaa, Le Patio

Dar Aziza 

Dernier édifice rescapé du palais de la Jénina, Dar Aziza est considéré comme le chef-œuvre gracieux des vieux palais de la Casbah. Construit au XVIe siècle, ce joyau architectural appartenait à Aziza, fille du dey d’Alger et épouse du bey de Constantine avant de devenir la résidence secondaire des beys lors de leurs séjours à Alger afin de collecter les d’nouches (impôts levés sur les régions tributaires). Au début de la colonisation, l’armée française s’empara des lieux et transforma la résidence en entrepôt. Situé face à la mosquée Ketchaoua, le palais a abrité, par la suite, l’évêché d’Alger. Aujourd’hui, Dar Azizaest le siège de l’Office national de Gestion et d’Exploitation des Biens Culturels protégés.

Dar Hassan Pacha  

Mitoyen à la mosquée Ketchaoua, Dar Hassan Pacha est une fastueuse demeure à la fois maghrébine, mauresque et néo-gothique. Construit à la fin du XVIIIe siècle par Hassan Pacha, le palais servait principalement à tenir les audiences pour délibérer sur les questions politiques et accueillir les hôtes du dey. À partir de l’occupation française, il est devenu le Palais d’Hiver des gouverneurs généraux français d’Alger. Ébloui par sa beauté, Napoléon III décida d’y séjourner lors de ses deux déplacements à Alger. Depuis 2007, Dar Hassan Pacha accueille le Musée national de la Miniature, de l’Enluminure et de la Calligraphie.

Vaste escalier dont chaque terrasse est une marche et qui descend vers la mer. Entre ses marches, […] des ruelles qui se croisent, se chevauchent, s’enlacent, se désenlacent dans un fouillis de labyrinthes, les unes étroites comme des couloirs.

In Pépé le Moko de Julien Duvivier (1937)
Farid Benyaa, La Foule

La Haute Casbah  

Dès le premier pas franchi, le visiteur est aspiré par les dédales des artères étroites et les interminables chemins qui serpentent entre les maisons à cheval les unes sur les autres. Pierre et brique en terre crue enduites de terre et de bois sont autant de matériaux de construction qui font toute la spécificité de ce tissu urbain. Dans son recueil Au soleil, Guy de Maupassant explique que c’est par les soirées de Ramadan que la cité se contemple ; car c’est à la lumière or et à peine tamisée du soleil couchant que la Casbah commence à prendre un air de fête « puisqu’on jeûne et qu’on dort le jour, on mange et on vit la nuit. » (8)

Sans pareille, la Haute Casbah porte le prodigieux sens du vivre-ensemble qui se reflète principalement grâce au patio qu’on appelle west al-dar et autour duquel sont construits les appartements. Cet espace vit au rythme du climat méditerranéen et de ses lumières saisonnières. Avant de pénétrer au sein du patio, les hôtes sont invités à attendre dans al-skifa, ce long vestibule bordé de banquettes en marbre. Jasmin, musc, géranium et mask alil (cestreau nocturne) sont les composantes odorantes typiques des dar et des douirat (maisons plus modestes). 

Les terrasses de la Casbah : le panorama algéro-méditerranéen

Avec sa vue imprenable sur la baie d’Alger, la terrasse blanche et baignée de soleil est un lieu de convivialité réservé aux femmes. De ces terrasses, l’écheveau de ruelles de la ville donne l’illusion de descendre en gradin vers la mer. Naguère, c’était sur ces terrasses que se déroulaient les fêtes de mariage. Comme le voulait la coutume, l’heureux évènement durait sept jours et sept nuits et la tant attendue cérémonie du henné avait lieu, généralement, le sixième jour. 

Mohammed Racim, Les terrasses de la Casbah

Les fontaines de la Casbah  

Symbole d’hospitalité, l’Alger de la Régence avait fait bâtir de nombreuses fontaines publiques en forme d’arches dans un style algéro-mauresque pour abreuver passants et animaux. Auparavant, la Casbah comptait plus de cent cinquante fontaines disséminées dans ses quartiers. Le séisme de 1716 a ébranlé le cours des nappes phréatiques et, depuis, plusieurs fontaines se sont taries. Désignées par les deux mots aïn (fontaine) et bir (puits), elles sont considérées comme l’essence du lieu ainsi qu’un point de ralliement. La plus connue de toutes est Aïn Bir Djebah. Autrefois, al-basekri ou le porteur d’eau se chargeait de servir des coupes d’eau aux passants. Une superstition algéroise souhaitait qu’avant de prendre le large, les marins aient bu l’eau douce et fraîche de la fontaine de l’Amirauté pour revenir sain et sauf. 

La Casbah, l’âme historique d’Alger la Blanche 

Matrice historique d’Alger et gardienne de sa mémoire, la Casbah fut d’abord la témoin du « coup de l’éventail » : celui-ci servit de prétexte à l’intervention de l’armée française sous Charles X pour répondre à l’affront diplomatique que le dey d’Alger commit contre le consul de France, le 30 avril 1827. Le lieu se transforma plus tard en bastion pour de nombreux héros pendant la guerre de libération nationale grâce à son emplacement stratégique et son côté labyrinthique. Depuis la Bataille d’Alger, la Casbah est considérée par les parachutistes français comme un quartier périlleux.     


Références bibliographiques  

BEMEDDOUR Mohamed, La Casbah d’Alger : Patrimoine en danger, Alger, Houma Éditions, 2016.

CHEBEL Malek, Le Dictionnaire amoureux de l’Algérie, Paris, Plon, 2012.

CHEVALY Maurice, La Casbah d’Alger : aux sources des souvenirs, fenixx réédition numérique, 1992.

GEDOVIUS Alain, ROBERTET Yves, La Casbah d’Alger 1960 : l’esprit d’une ville, Paris, Éditions IMANTA, 2018.

GUION Paul, NACIB Youssef, La Casbah d’Alger, Paris, Publisud, 2000.

KHELIFA Abderrahmane, Alger : la bien gardée, Alger, Gaïa éditions, 2018.

RAHMANI Farida, La Casbah d’Alger : un art de vivre des Algériennes, Paris,Éditions Paris-Méditerranée, 2003.

RAVÉREAU André, La Casbah d’Alger, et le site créa la ville, Paris, Sindbad, 1989.

TOUZOUT Redouane, La Casbah aux yeux de l’Occident, Grenoble, Presse École nationale supérieure d’architecture de Grenoble, 2015. 

VIDAL-BUÉ Marion, Villas et palais d’Alger du XVIIIe siècle à nos jours, Paris, Édition Place des Victoires, 2014.


1 Située à la lisière de la Casbah, la Maison indigène ou la Villa du Centenaire fut construite par Léon Claro en 1930 à l’occasion du centenaire de la conquête de l’Algérie par la France.

2 Alger prend le surnom d’Al-Mahroussa (la bien gardée) suite à la défaite de Charles Quint contre Alger. En 1541, la redoutable armada du prince de la maison de Habsbourg attaque Alger et dans la même soirée une forte tempête poussa la flotte contre le rivage. Une légende algéroise attribue cette providence climatique au marabout Sidi Bou Gueddour qui aurait jeté des marmites dans la mer.

3 Le mot ketchaoua, d’origine turc, signifie « le plateau des chèvres » en référence à son emplacement.

4 Les architectes se basent sur le plan d’Amable Ravoisié présent dans L’Exploration Scientifique de l’Algérie pendant 1840, 1841, 1842.

5 Le palais de la Jénina, connu aussi sous le nom de Dar al-Sultan al-kadîma, est un vaste complexe constitué d’un ensemble de bâtiments dont le palais du Sultan. Il fut d’abord la résidence de l’émir d’Alger, Salim at-Toumi puis la résidence d’Arudj Barberousse et demeure ainsi le palais du pouvoir où se tenait le Diwan jusqu’en 1817 lorsque Ali Khodja a dû quitter les lieux pour sa sécurité. Le palais sera rasé par l’administration coloniale en 1857 et l’espace prendra le nom de la place du Gouvernement. Au lendemain de l’indépendance, les Algériens ont décidé de la renommer : place des Martyrs, en hommage aux combattants tombés aux champs d’honneur.

6 Alger compte d’autres palais, dits palais d’été, situés en extra-muros dont le Bardo.

7 Équivalent du ministre des Finances du dey d’Alger.

8 Guy de Maupassant, Au soleil, Paris, Albin Michel, 1946, p.49. 

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