Le boutre : au cœur de l’histoire maritime et de la construction identitaire d’Oman

Le boutre : au cœur de l’histoire maritime et de la construction identitaire d’Oman

12/08/2020 par Diane Laurent

Cette embarcation séculaire est un vestige de la gloire maritime du sultanat d’Oman et des échanges culturels entre les populations de l’océan indien

Diane Laurent

Le boutre (dhow) est une embarcation à voiles en bois d’origine arabe. Son usage s’est vite étendu à travers les peuples de l’océan indien mais il demeure avant tout un symbole de la culture omanaise et notamment de ses liens forts avec la mer. Rappelons en effet qu’Oman bénéficie de 3500 km de côtes sur l’océan indien et sur l’extrémité orientale du golfe persique. Le boutre fait plus particulièrement la réputation de Sour, ville portuaire située à la pointe d’Oman à quelques 200 km de Mascate. Elle abrite en effet sept chantiers de construction ouverts à la visite. Cette embarcation séculaire est un vestige de la gloire maritime du Sultanat d’Oman et des échanges culturels entre les populations de l’océan indien. L’étude de son histoire et de sa place au sein du patrimoine omanais nous permet également une prospection intéressante sur le plan de la valorisation du patrimoine initié par le pays afin d’encourager l’essor du tourisme et la fortification de l’identité nationale omanaise

Cette exportation du boutre à travers un espace aussi vaste est un indicateur de l’étendue des trajectoires et expéditions maritimes des peuples de la péninsule arabique. C’est en ce sens qu’il revêt une importance toute particulière dans l’imaginaire nationale omanaise encore de nos jours

Diane Laurent

Le boutre, origine et diffusion 

L’appellation « boutre » ou dhow désigne une petite embarcation en bois équipée d’une ou plusieurs voiles triangulaires. Son existence remonte à plus de mille ans, au  IXe siècle plus précisément (1).  Il s’agit d’un élément à part entière de la culture côtière de la péninsule arabique. En effet, son usage est omniprésent aux activités marchandes et de transport maritime de la région. 

Le boutre arabe s’est vu adopté et dérivé par les différents peuples de la côte africaine orientale et du reste de l’océan indien. L’appellation fait ainsi maintenant référence à une multitude d’embarcations distinctes par leur forme et leur usage. Les boutres se répartissent ainsi en deux catégories selon la forme de leur poupe qui peut être carrée, comme le baggala, le plus grand navire arabe ; ou pointue, comme le bhum, première forme historique du boutre, caractéristique du golfe persique et particulièrement prisé pour le commerce en raison de sa vaste cale. Cette exportation du boutre à travers un espace aussi vaste est un indicateur de l’étendue des trajectoires et expéditions maritimes des peuples de la péninsule arabique. C’est en ce sens qu’il revêt une importance toute particulière dans l’imaginaire nationale omanaise encore de nos jours.

Boutre, Zanzibar

Apogée et déchéance de la marine marchande omanaise

Actuellement, c’est à Sour que se trouvent les derniers chantiers de construction de boutres à Oman. Au nombre de sept, ils sont surtout destinés au tourisme, tout comme les quelques embarcations encore aujourd’hui en production. Cette activité maintenant anecdotique est un des derniers vestiges de la tradition marchande prospère du sultanat d’Oman et Mascate, axée sur la route maritime de la soie dans un premier temps, puis à travers le commerce triangulaire entre Mascate, Bombay et Zanzibar, qui fit partie du territoire du Sultanat jusqu’à sa séparation en 1861. Les échanges se font alors au rythme de la mousson à travers l’année. Ce cycle de trajets maritimes a été décrit par l’explorateur français Charles Guillain en 1860 (2). Ainsi la plupart des embarcations descendent vers Zanzibar à la fin février et remontent avec le renversement de la mousson au printemps. Les boutres employés sont issus de la production de Bombay, qui produit et répare les navires les plus forts appartenant à la flotte du sultan. Les navires issus des productions omanaises sont quant à eux destinés à l’usage des tribus locales.

Le règne du sultan Sayyid bin Sultan (1804-1856) correspond à l’apogée de la puissance commerciale et maritime d’Oman. C’est d’ailleurs lui qui étend l’empire sur les côtés africaines en conquérant, entre autres, Mombasa et l’archipel de Zanzibar où il installe sa seconde capitale. A la mort de ce dernier en 1856, environ la moitié des échanges maritimes de Zanzibar se font par des boutres arabes. Mais la dépendance envers l’empire indo-britannique en matière de construction et réparation des navires notamment, fragilise le commerce maritime d’Oman. En effet, le personnel employé dans la flotte marchande d’Oman est en partie indien. Enfin, plusieurs facteurs dont la fermeture des ateliers marins de Bombay en 1963, le développement des embarcations à vapeur et l’ouverture du Canal de suez auront raison de l’emprise omanaise sur le commerce maritime de la région. L’abolition de l’esclavage et sa traque par l’empire britannique portera également un coup dur à l’usage du boutre qui s’était largement détourné vers le commerce illégal après la perte de vitesse du commerce triangulaire entre Bombay, Mascate et Zanzibar. Les boutres sont alors systématiquement arrêtés ou détruits et progressivement délaissés au profit d’embarcations moins suspectes.

Cela est révélateur de la place centrale que conserve la mer et le boutre dans l’identité omanaise, mais également de son importance comme outil de construction d’une image nationale distincte des autres peuples du golfe persique et de la péninsule arabique.

Diane Laurent

La culture maritime et la stratégie de nation branding d’Oman

Malgré ce ralentissement notable du secteur maritime dans l’économie d’Oman, les chantiers de boutres continuent de produire quelques embarcations chaque année et font l’objet de programmes de mise en valeur du patrimoine omanais instauré par le Sultanat et intensifié depuis 2016. Cela est révélateur de la place centrale que conserve la mer et le boutre dans l’identité omanaise, mais également de son importance comme outil de construction d’une image nationale distincte des autres peuples du golfe persique et de la péninsule arabique. Une stratégie essentielle et facteur d’unité au sein de la population omanaise qui se trouve fragmentée entre différentes confessions et appartenances tribales. 

Dans cette optique de branding du pays d’Oman (3), le sultanat met particulièrement en avant la tradition maritime avec des symboles tels que le boutre mais également des figures tels que Sindbad, un marin légendaire supposément originaire de la ville de Sohar à Oman ou encore  Ahmad Ibn Majid, poète et navigateur omanais du XVe siècle. C’est ce qu’explique Abdul Sheriff à travers le concept de « dhow culture » propre aux peuples du golfe persique en particulier (4). Il explique en effet en détail la symbolique d’ouverture à l’autre et de cosmopolitisme qui accompagne l’évocation de la culture de la mer chez ces peuples.

L’étude du dhow et de sa place au sein de la culture omanaise porte ainsi un intérêt évidemment historique, mais nous éclaire également sur la dimension symbolique qu’il porte dans la culture d’Oman et dans les politiques identitaires du pays. Son étude permet une compréhension approfondie de la culture omanaise, enchâssée entre terre et mer, et de la stratégie du sultanat d’Oman en matière patrimoniale.


Pour aller plus loin : 

(1) https://fr.unesco.org/silkroad/node/8317

(2) Miege, Jean-Louis. “L’Oman et l’Afrique Orientale au xixe siècle”. Bonnenfant, Paul. La péninsule arabique aujourd’hui. Tome II : Études par pays. Aix-en-Provence : Institut de recherches et d’études sur les mondes arabes et musulmans, 1982. (pp. 293-314) Web. http://books.openedition.org/iremam/2347 .

(3) Thibaut Klinger, » branding » et l’aménagement du territoire à Oman », Arabian Humanities [En ligne], 11 | 2019, mis en ligne le 14 septembre 2019, consulté le 29 juillet 2020. URL : http://journals.openedition.org/cy/4241 ; DOI : https://doi.org/10.4000/cy.4241

(4) Abdul Sheriff, “Dhow Cultures of the Indian Ocean: Cosmopolitanism, Commerce, and Islam. » (2010)

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