La construction d’une citoyenneté algérienne à travers l’héritage mixte du fort de Santa Cruz 

La construction d’une citoyenneté algérienne à travers l’héritage mixte du fort de Santa Cruz 

25/10/2021 par Amina Mir

De la stratégie militaire au recueillement spirituel : la naissance d’un joyau national

C’est sur la crête du Murdjajo que s’érige l’un des monuments les plus emblématiques de la ville d’Oran en Algérie. Inscrits dans l’ADN de la ville et de son patrimoine immobilier, le fort et la chapelle de Santa Cruz représentent des joyaux de l’héritage historique et architectural algérien, chrétien et méditerranéen. Chaque année, des centaines de visiteurs, locaux ou étrangers, croyants ou non, s’y rendent pour contempler la vue panoramique qu’offre le fort niché à 400 mètres au dessus de la mer mais également toute l’histoire qui réside dans ces arcs et ces fortifications.

A travers l’observation du fort de Santa Cruz, ce sont également tous les enjeux de préservation et de protection du patrimoine architectural et historique algérien qui se dessinent. En effet, contrairement à ses voisins tunisien et marocain qui mettent l’accent sur la conservation de leurs palais, ksour et monuments religieux, pour des logiques touristiques notamment, la question de la sauvegarde des édifices historiques ne bénéficie pas du même enthousiasme de la part des autorités algériennes. 

Néanmoins, le fort de Santa Cruz porte en lui l’ADN de la nation ; monument sacré chrétien en terre musulmane, il rappelle avec splendeur la richesse de l’histoire du pays, à la croisée entre le christianisme et l’islam, la Méditerranée européenne et la civilisation arabo-musulmane. Construit entre 1577 et 1604 lors de l’occupation espagnole de la ville, le fort a tout d’abord servi à loger les soldats et à protéger la cité des invasions et attaques étrangères. Plusieurs fois détruit puis reconstruit, le fort est reconstruit et restauré par les autorités françaises de 1856 à 1860 avant d’être classé, en 1950, parmi les sites protégés.

Edifice militaire et stratégique en premier lieu, Santa Cruz se pare en 1850 d’une chapelle exposant une statue de la Vierge Marie, lui donnant ainsi sa symbolique religieuse et spirituelle aujourd’hui encore importante dans la foi chrétienne. Construite pour remercier Marie d’avoir sauvé la ville d’une épidémie de choléra en 1849, ce qui n’était qu’un simple oratoire se transforme en véritable église en 1873, après la construction du clocher puis de la statue de la Vierge Marie, réplique de celle de Notre-Dame de Fourvière à Lyon. Coulée à Lyon, la cloche ne sera posée qu’en 1874. 

Sous l’occupation française de l’Algérie, l’identité religieuse du site s’accentue avec notamment l’ouverture du chantier, en 1950, du cloître et de la basilique romane sous la supervision de l’architecte Lesaint, Mgr Rocalli, et le futur pape Jean XXIII. Terminé en 1956, c’est trois ans plus tard que l’évêque d’Oran Bertrand Lacaste bénit la basilique vouée au culte depuis 1959. Depuis, « Notre-Dame du Salut » – ou la Vierge d’Oranie – est un lieu touristique mais également un lieu de recueillement pour les fidèles chrétiens venant de tout le pourtour méditerranéen. C’est ainsi que la chapelle est classée monument national le 17 décembre 2008. Dix ans plus tard a lieu la cérémonie de béatification des dix-neuf martyrs d’Algérie assassinés entre 1994 et 1996 pendant la décennie noire. La même année s’est déroulée la cérémonie de béatification de Mgr Pierre Claverie et ses 18 compagnons martyrs, premier événement d’envergure organisé et encadré par les autorités locales et nationales.

Un monument historique au cœur de la vie citoyenne

© Association Diocésaine d’Algérie

L’une des clés de voûte de la conservation et de la sauvegarde du patrimoine est le lien que les citoyens du pays partagent avec lui. Ainsi, intégrer le sanctuaire de Notre-Dame du Salut à la vie quotidienne des citoyens ou l’utiliser comme support pour des causes importantes témoigne de la place centrale qu’il occupe dans la culture et le lien social. Aujourd’hui, si le sanctuaire de Santa Cruz est un lieu de culte, il n’en reste pas moins une opportunité de rencontre, de partage et d’expression d’engagements divers qui rassemble au-delà de l’appartenance religieuse ou sociale. A ce titre, plusieurs événements ont eu lieu au sein de « l’Esplanade du vivre ensemble en paix » comme la « Journée Internationale du Vivre Ensemble » en 2018, la séance de yoga en plein air pour la lutte contre le cancer du sein ou encore le « Mois du Patrimoine » lors duquel ont été organisés des ateliers de peinture pour les étudiants de l’Ecole régionale des Beaux-Arts d’Oran. 

Structure architecturale et artistique du sanctuaire

La structure du site se décompose en quatre parties majeures. La tour qui porte la statue de la Vierge Marie est l’élément le plus remarquable du sanctuaire, classé monument historique le 6 octobre 1950. De chaque côté de la tour, les terrasses et les galeries permettent de se déplacer ou se promener en profitant de la vue panoramique. L’Esplanade du Vivre Ensemble en Paix forme l’endroit principal de rencontre et d’échanges entre citoyens, touristes ou religieux. Enfin, la chapelle et la grotte de la Vierge constituent la partie dédiée au culte et au recueillement spirituels. Les fortifications du fort sont composées de murs épais et continus de plus de deux kilomètres et demi, surmontées par de fortes tours espacées entre elles, avec un château central ou une Casbah qui servit de résidence au gouverneur espagnol entre la fin du 16ème siècle et le début du 17ème siècle. Il existe une communication souterraine entre tous les forts, les galeries passant au-dessous des collines de la ville.

La rénovation du fort et de la chapelle au cœur des enjeux de sauvegarde du patrimoine

© Association Diocésaine d’Algérie

En 2015, suite à la rénovation de Notre-Dame d’Afrique (2006) et de la basilique Saint-Augustin d’Annaba (2013), un projet de restauration du sanctuaire de Santa Cruz prend vie à la demande du Wali d’Oran qui a mandaté l’Association Diocésaine d’Algérie (ADA) de mener la restauration. Ce sont ensuite des acteurs locaux (entreprises locales, diocèses), nationaux (ministère de l’Intérieur et des collectivités territoriales algérien) et internationaux (Régions PACA, les villes de Bordeaux, Nice et Lyon, l’ambassade d’Allemagne en Algérie, etc) qui ont soutenu la rénovation au moyen de financements ou d’expertise. Un budget de l’ordre de 450 millions de dinars a été injecté par ces partenariats public/privés dans ce projet de restauration. « Le soutien humain et financier des pouvoirs publics, tant au niveau local que national, a été décisif dans la période de récession économique que le pays a connue ces dernières années. Sans ce soutien, le projet n’aurait pas pu être mené à son terme dans de telles conditions de qualité», avait déclaré Msg Jean-Paul Vesco, évêque d’Oran. 

Le chantier de restauration a été doublement novateur en ce qu’il a permis la préservation d’un patrimoine national mais également un travail de création artistique et architectural qui inscrit davantage le sanctuaire dans l’identité de la ville. C’est ainsi que la chapelle a été revivifiée grâce à un nouveau système d’arches et des arrondis de fenêtres et de la coupole. Des couleurs sont venues habiller le blanc qui ornait entièrement l’intérieur de la chapelle sur la base de dessins d’un membre de la communauté chrétienne de Taizé et de deux artistes oranaises musulmanes. 

© Association Diocésaine d’Algérie

Ainsi, à travers la restauration de la chapelle, c’est une dimension culturelle et citoyenne qui prend vie en ce qu’elle permet aux deux communautés de se rapprocher et de collaborer pour un bien commun. Ce chantier a donc été l’occasion de sensibiliser la population oranaise – et notamment les plus jeunes – à la préservation du patrimoine interculturel et interreligieux, renforçant ainsi le sentiment citoyen. C’est dans ce contexte que de jeunes apprentis aux métiers de la conservation du patrimoine ont participé au chantier grâce au partenariat entre l’ADA et l’Association Sidi El Houari d’Oran. La statue de la vierge a dû être démantelée pour traiter la corrosion, de même que le dôme et ses façades. Enfin, les galeries entourant l’esplanade de l’Eglise ont été refaites du fait de leur délabrement avancé.

La place du sanctuaire de Santa Cruz dans le patrimoine culturel et historique algérien et les enjeux que recouvrent sa rénovation mettent en lumière la prise en charge de la protection du patrimoine par les acteurs politiques algériens. En effet, en Algérie, la protection du patrimoine comme celle de l’environnement n’ont jamais été une priorité nationale. Au lendemain de l’indépendance, l’attention s’est surtout portée sur les besoins urgents d’une société en marge de la modernité. Le marasme économique et social dans lequel était plongée la société algérienne ne laissait que peu de place au patrimoine culturel et historique. De plus, pour être efficient, un plan d’aménagement complet doit permettre une triple intégration du patrimoine dans l’environnement national. Le patrimoine doit être intégré dans la politique d’aménagement dès les premières phases d’observation et de décisions en matière d’urbanisme. Il doit également être inscrit dans la vie économique et sociale locale comme un aspect primordial de l’aménagement du territoire et permettre la création d’emplois ou être intégré dans l’économie nationale via le secteur du tourisme par exemple. 

Conclusion

Dans le contexte globalisé dans lequel s’inscrit la plupart des cultures et nations, le statut du patrimoine tend à évoluer pour être intégré dans l’espace urbain – ou rural – amenant donc les forces politiques et citoyennes à repenser les dynamiques territoriales en cours ainsi que le rapport qu’ils entretiennent avec l’espace qu’ils occupent. En d’autres termes, les évolutions constantes que sous-tend la mondialisation obligent à préserver l’héritage historique et naturel et à l’intégrer dans le processus de développement national. La sensibilisation au patrimoine national et à sa préservation constitue en outre un moyen de transmission de valeurs et de convictions communes aux jeunes générations et futurs citoyens. C’est donc certainement dans la façon de traiter ces questions que se forgent la citoyenneté et la mentalité qui construiront le pays de demain à travers les citoyens. Il est donc nécessaire de développer une stratégie politique qui s’appuie sur la protection et la sauvegarde du patrimoine immobilier architectural en Algérie tant pour mettre en valeur les richesses nationales que pour respecter et perpétuer la transmission de la mémoire de ces lieux et monuments. En effet la protection du patrimoine est en lien étroit avec les questions de mémoire locale et nationale, religieuse et culturelle. Derrière la rénovation de la coupole de la chapelle de Santa Cruz et l’atelier de peinture organisé pour les étudiants des Beaux-arts se lit finalement toute la sauvegarde de l’identité oranaise, algérienne et méditerranéenne du pays et de ses citoyens. Si les différences culturelles, cultuelles et sociales éloignent, l’identité commune qui se crée dans un sanctuaire chrétien surplombant les minarets de la ville est fédératrice et donne de la substance à la définition que chacun a de sa propre citoyenneté. Finalement, être oranais, c’est peut-être se reconnaître dans ce qu’un monument historique tel que Notre-Dame d’Oranie a d’universel et d’atemporel.


Sources:

-Akrem Elkebir, « L’église Notre-Dame de Santa Cruz d’Oran restaurée », El Watan, 6 décembre 2018, https://www.elwatan.com/edition/actualite/leglise-notre-dame-de-santa-cruz-doran-restauree-06-12-2018

-Association Diocésaine d’Algérie, « Sanctuaire Notre-Dame de Santa Cruz : Le chantier en images », consulté le 5 août 2021, accessible sur https://santacruz-oran.com/le-chantier-de-restauration/ 

-Imène Amokrane, “La loi relative à la protection du patrimoine culturel sera révisée”, Liberté Algérie, consulté le 5 août 2021, accessible sur https://www.liberte-algerie.com/culture/la-loi-relative-a-la-protection-du-patrimoine-culturel-sera-revisee-288869

-Semmar Abderrahmane, « Algérie : ses patrimoines en danger », Le Mague, 16 septembre 2007, accessible sur http://www.lemague.net/dyn/spip.php?article3916

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