La vallée du M’Zab : un modèle urbain exceptionnel, reflet d’une tradition ancestrale

La vallée du M’Zab : un modèle urbain exceptionnel, reflet d’une tradition ancestrale

17/12/2020 par Kawsar Laanani

La vallée du M’Zab est une région située au nord du Sahara algérien, à 600 km au sud de la ville d’Alger. Traversé par un fleuve porteur du même nom, le M’Zab est composé de cinq villages fortifiés appelés ksour et s’étend sur environ 8000 km2. La vallée du M’Zab offre un témoignage exceptionnel d’un modèle d’organisation spatiale parfaitement adapté aux traditions de sa population ainsi qu’à son environnement. Cet ensemble urbain extraordinaire a su conserver sa spécificité au fil des siècles et continue d’être un marqueur de la culture mozabite au cœur du désert.  Aujourd’hui, ce riche patrimoine millénaire reste une source d’inspiration pour les urbanistes contemporains. 

En tant qu’expression unique d’une culture sédentaire et urbaine, la vallée du M’Zab nous permet de découvrir un témoignage exceptionnel d’une architecture vernaculaire et d’un mode de vie particulier qu’il est nécessaire de préserver

D’un peuple à la construction d’une vallée

Les mozabites sont une population berbère convertie à l’Ibadisme, école religieuse islamique issue du Kharidjisme. Ils vécurent au sein du royaume rostémide, une dynastie ibadite d’origine persane, jusqu’à la chute de celui-ci au Xe siècle. Chassés de leur capitale Tahert, il se réfugient à Sedarta puis décident de finalement s’installer dans la vallée du M’Zab. Le choix de cette région n’est pas anodin et s’explique notamment par son isolement géographique et son inhospitalité, qui en fait un abri face aux invasions extérieures. Il s’agit aussi d’un lieu privilégié pour les mozabites soucieux de la préservation de leur identité et de leur culture. A partir du XIe siècle, la vallée du M’Zab se constitue autour d’un ensemble de 5 ksour : Ghardaia, Beni Izguen, El Ateuf, Bounoura et enfin Melika, localisés sur un affleurement rocheux le long de l’oued M’Zab. Au XVIIe siècle, deux nouveaux ksour, El-Berriane et Guerrara, sont construits au nord de la vallée.

Ghardaïa, située sur la rive droite du fleuve, est la principale ville du M’Zab et devient rapidement la capitale commerciale, industrielle et le chef-lieu administratif de la wilaya homonyme. La ville se développe grâce à l’industrie textile, se concentrant autour des activités de tissage, de confection et de filature de laine qui représentent l’essentiel de la production textile sur le marché national. Elle devient aussi une plaque tournante des échanges aériens et du tourisme dans la région.  El Atteuf est la ville la plus ancienne de la vallée, construite en 1012, se démarquant par la qualité de sa quincaillerie. Ben Isguen quant à elle, est la cité savante et ville sainte du M’Zab gardienne d’une foi ibadite marquée, contrairement à Malika, qui perd ce statut en raison de conflits avec un groupe ethnique rival.  Bounoura demeure la ville modeste de la pentapole et Guerrara, la plus excentrée, devient la cité de la dissidence

La vallée du M’Zab reste un exemple original et intact d’habitat humain traditionnel

Une organisation au service d’une communauté

Les espaces urbains de la vallée se construisent suivant un schéma particulier organisé autour de trois axes centraux : l’eau, le ksar et la palmeraie. Le ksar, appelé aussi aghrem par les mozabites, est l’organe central et se développe autour de l’oued, source d’eau pour la cité et la palmeraie. Cette dernière constitue un espace de villégiature et de refuge pour les mozabites lors des grandes chaleurs d’été et prend le nom en berbère mozabite de tajemi. Ensemble, ce modèle oasien aghrem-oued-tajemi, est à la base de l’organisation des espaces urbains de la vallée du M’Zab car il permet de répondre aux divers besoins de la société locale. 

Auteur : Francis Tack
Copyright : © UNESCO

Le ksar, entité principale des villes du M’Zab, est un écosystème équilibré représentant la projection dans l’espace des modes de vie et de pensée mozabites. Situés sur des crêtes rocheuses, les villages fortifiés de la vallée s’organisent autour d’une mosquée conçue comme une forteresse où se trouve un arsenal et un silo à grains. Son minaret quant à lui, fait aussi office de tour de guet.  Au-delà de sa fonction défensive, la mosquée située au cœur de la ville constitue le bâtiment essentiel de la vie communautaire et symbolise l’importance de l’ibadisme pour cette communauté.

Au centre de la ville, à proximité de la mosquée on retrouve la place du marché, entourée de maisons disposées en cercles concentriques. Les maisons sont regroupées les unes contre les autres harmonieusement et construites selon les mêmes dimensions et la même configuration. Chaque habitation constitue une cellule cubique de type fixe, illustrant une organisation sociale égalitaire fondée sur le respect de la structure familiale. On retrouve le même modèle dans les nécropoles où seules se distinguent les tombes des sages ainsi que de petites mosquées. L’apparence compacte de la ville illustre l’ordre social et met en lumière la cohésion de la société mozabite.

Au-delà des besoins militaires et socio-culturels, l’espace urbain a aussi su s’adapter à son environnement semi-désertique grâce aux palmeraies et à la mise en place d’un système ingénieux de captage et de réparation de l’eau. C’est à partir de l’exploitation optimale des eaux pluviales et souterraines, puis de leur répartition à part égale au sein de la palmeraie que ces villes ont pu se développer. En effet, les 800 000 palmiers de la vallée en font une région de production agricole majeure du sud algérien. On retrouve ainsi dans les palmeraies de nombreux ouvrages hydrauliques, barrages, puits, galeries souterraines, ainsi qu’un système de surveillance permanent des crues afin d’éviter d’éventuels dégâts et de veiller à la bonne réparation des eaux. Constituant un des groupes majeurs d’oasis du désert saharien, les palmeraies deviennent aussi des lieux de résidence d’été où les mozabites migrent durant la saison chaude afin de profiter de la fraicheur du lieu. Parfaitement adaptée aux besoins de cette communauté et à son milieu, la vallée du M’Zab reste un exemple original et intact d’habitat humain traditionnel.

Un patrimoine inspirant à préserver

Auteur: Stefan Krasowski
Copyright : CC BY 2.0

Le modèle d’habitat et les techniques de construction du M’Zab influencent considérablement l’architecture et l’urbanisme arabes et inspire de nombreux urbanistes durant la période coloniale tels que Le Corbusier ou André Ravéreau. Cependant, la croissance démographique dès le début des années 1980, ainsi que l’urbanisation des palmeraies et les découvertes de pétrole et de gaz dans la région influencent les modes de vie et menacent les paysages de la vallée. Conscient de ces changements et afin de préserver son caractère unique, l’État algérien classe la vallée du M’Zab comme patrimoine national dès 1972, puis c’est en 1982 que le site est inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Cette patrimonialisation se poursuit avec la création de l’Office de Protection et de Promotion de la vallée du M’Zab (OPPVM) qui classe la vallée comme secteur sauvegardé en 2005.

En tant qu’expression unique d’une culture sédentaire et urbaine, la vallée du M’Zab nous permet de découvrir un témoignage exceptionnel d’une architecture vernaculaire et d’un mode de vie particulier qu’il est nécessaire de préserver.


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