La Vieille ville de Sana’a : un héritage plurimillénaire à préserver

Le 21/02/20 par Omar Babakhouya et Louis Poittevin de la Frégonnière

Vieille ville de Sana’a, Yémen

Evoquer la Vieille ville de Sana’a, c’est avant tout rappeler une histoire riche et plurimillénaire de ce lieu qui a vu se succéder les royaumes yéménites. Dès le IIe siècle avant J-C, la ville se voit conférer un statut officiel et devient à partir du IIe après J-C un carrefour des routes commerciales dans le sud de la péninsule arabique. Habitée depuis plus de 2 500 ans, la ville a subi des transformations majeures tout en préservant des vestiges de son passé.

Aujourd’hui encore, l’influence chrétienne continue d’être visible sur le lieu de la cathédrale et le martyrium édifiés sous domination abyssine (525-75) et les vestiges de la grande mosquée attestent du temps de la naissance de l’Islam. La domination ottomane qui intervient à partir du XVIe siècle n’a pas fondamentalement modifié l’architecture de la ville, qui conserve le caractère traditionnel de ses maisons anciennes et monuments historiques.

La vieille ville de Sana’a se compose de plus de sept mille maisons-tours datées en moyenne de 300 ans, dont les plus anciennes d’entre elles remontent à plus de 800 ans. La particularité du tissu urbain de la capitale yéménite repose autour de son habitat organisé sur un développement vertical. L’ensemble des maisons-tours se sont développées en suivant à la fois la topographie même de Sana’a, les impératifs de défense de la ville face aux menaces extérieures ainsi que la nécessaire économie de l’espace imposée par la densité de la capitale.

Les différents étages des bâtisses se juxtaposent suivant une hiérarchisation où chaque pallier présente une attribution spécifique. Ainsi, la partie inférieure est traditionnellement consacrée aux animaux et aux réserves de grains tandis que les étages supérieurs sont attribués à la vie familiale. Ces maisons-tours se composent en moyenne de cinq à neuf niveaux.

Le mafrai, pièce de réception présentant de très larges fenêtres, occupe le dernier étage de chaque maison-tour, tendant à symboliser à elle seule l’habitat et l’appartenance sociale de ses occupants. Cette pièce s’ouvre généralement sur une terrasse bordée d’arcades. L’extension de l’habitat s’effectue alors par le haut, ce qui fait des étages supérieurs les parties les plus récentes des maisons-tours.

Mais ce qui attire l’attention lorsque l’on observe une maison-tour, c’est avant tout la richesse de ses façades. Le décor y est à la fois abondant et spontané, jouant sur les textures et les ouvertures, l’harmonie et les contrastes. Le plâtre est utilisé pour les différents motifs, chevrons et autres figures géométriques qui serpentent sur les murs. Sa blancheur exprime avec éclat le rythme propre à ces façades d’apparence modelée.

Depuis la rue, une atmosphère particulière s’émane de la vielle ville. On y retrouve de nombreuses mosquées parsemant le paysage de Sana’a, dont les plus anciennes trouvent leurs origines au tout début de l’Islam.

La capitale yéménite a connu une certaine mutation au cours des siècles. Au rythme des restructurations du centre-ville, des restaurations et des constructions nouvelles, c’est tout un agglomérat de nouvelles influences et pratiques artistiques et architecturales qui caractérisent désormais la ville moderne.

Cette transformation de la capitale yéménite a été progressive. Elle fut particulièrement perceptible au cours des XIIIème et XVème siècle. Durant le XIIIème siècle, le Yémen connaît une période de grande prospérité qui contribua à l’édification de mosquées monumentales et prestigieuses dont certaines réussirent à traverser l’épreuve du temps et des guerres. Le XVème siècle fut quant à lui celui du début de la conquête ottomane de la péninsule arabique. De nouvelles références architecturales imprègnent Sana’a suivant le modèle dit d’Istanbul, influence particulièrement perceptible au niveau des coupoles qui fleurissent dans la capitale.

La mosquée Qybhar al-Tahlah manifeste clairement cette influence de l’empire ottoman dans l’architecture yéménite. Les arcades qui entourent aujourd’hui sa cour intérieure sont d’influence byzantine et perse tandis que les deux minarets que l’on peut voir aujourd’hui remontent du XIIIème siècle et son dôme au XVIIème siècle.

Les minarets de Sanaa présentent un style unique s’accordant avec le décor des maisons-tours. Elevés en briques ocres comme celles-ci, ils sont ornés de reliefs couverts de plâtre. Posé sur une base carrée, le fût du minaret est d’abord cylindrique puis polygonal. Une corniche précède la petite coupole du sommet.

Les mosquées les plus anciennes suivent un plan traditionnel et simple que fut celui de la maison du Prophète à Médine. Le toit y est plat et appuyé par des arcades. La grande mosquée de Sana’a datant du VIIème siècle symbolise cette architecture islamique minimaliste des premiers siècles.

C’est en 1986 que l’UNESCO inscrit la capitale yéménite sur la liste du patrimoine mondial, fruit d’un long travail de restauration et de préservation entreprit par le pouvoir yéménite avec l’appui de la communauté internationale. Elle rejoint alors une autre ville du pays, Shibam, considérée comme la plus ancienne « cité gratte-ciel au monde » et présente sur la liste depuis 1982.

Bien avant le début du conflit actuel, les autorités yéménites, soutenues par la communauté internationale, œuvrent à la mise en place d’une législation et des mécanismes de sauvegarde du patrimoine du pays. En particulier, la loi de 1997 sur les antiquités et la loi de 2002 sur le bâti sont une garantie juridique pour la protection de la Vieille ville.

Toutefois, en raison du conflit actuel, de nombreux sites ont subi des dommages significatifs. En particulier, le quartier al Qasimi, la mosquée al-Mahdi qui date du XIIe siècle et un certain nombre de maisons. Les affrontements armés ont lourdement endommagé ce qui au fond caractérise l’esthétique architecturale de la ville : ses vitres et ses portes colorées, par l’effet des explosions. Ailleurs dans le pays, des sites historiques comme la Citadelle de Taez, les sites archéologiques de Marib et de la ville préislamique de Baraqish ont connu des dégâts préoccupants. Si la lumière est bien souvent projetée sur les monuments phares du patrimoine yéménite, au premier rang desquels se trouve la Vieille ville de Sana’a, l’étendue des atteintes aux lieux constitutifs de la culture yéménite force à considérer l’échelle nationale.

Dans ce contexte de conflit politique et militaire au bilan humain dramatique, il semble impératif de veiller à la sauvegarde de ce qui pourra constituer demain le socle d’une société yéménite unie : son patrimoine culturel. Dès 2015, le Comité du patrimoine mondial a inscrit la Vieille ville de Sana’a ainsi que l’Ancienne ville de Shibam et son mur d’enceinte sur la Liste du patrimoine mondial en péril. La même année, face à la poursuite du conflit, l’UNESCO a annoncé la mise en place d’un plan d’urgence pour sauvegarder l’héritage culturel du Yémen. Les autorités nationales, en collaboration avec les partenaires institutionnels de l’UNESCO, agissent en réponse à l’extension des destructions de sites historiques et de musées. Le plan est principalement défini en trois axes : plaidoyer et campagnes de sensibilisation ; collection d’informations ; une aide technique par le biais de mesures de réduction de risque sur le terrain.

Sans aucun doute, le patrimoine matériel et immatériel yéménite est d’une importance cruciale dans le processus de reconstruction du pays et de la réconciliation nationale. Toute atteinte à cet héritage pluriséculaire est de nature à affecter directement l’identité et la dignité du peuple yéménite. Une prochaine sortie de crise sera l’opportunité de soulager les populations civiles, premières victimes des conflits, et de mettre en place une stratégie efficace de rénovation et de revalorisation du patrimoine historique yéménite, dont la beauté de la Vieille ville de Sana’a reflète sa richesse.

Pour aller plus loin :

  • https://whc.unesco.org/fr/list/385/